L'histoire de deux paisibles retraitées qui vont vivre une aventure qui va bouleverser leur vie.
DEUX MÉMÉS
DANS LA TOURMENTE
RENÉ GUIART
I
Un petit bar sympa.
Dans le prolongement de la rue de Lancry, au début de la rue de la Grange aux Belles, après avoir traversé le canal Saint Martin, se trouve un petit bar-tabac qui ne paye pas de mine. Il faut dire qu’il n’est pas très grand, seules quelques tables s’y disputent l’espace.
C’est un café d’habitués, la clientèle est de voisinage faite de petits vieux et d’ouvriers à la fleur de l’âge. De temps en temps des musicos viennent y jouer pour le plaisir et quelques coups à boire. Deux ou trois couples peuvent y danser, pas plus, vu son espace restreint. La sympathique et charmante patronne, le sourire aux lèvres a toujours un bon mot pour détendre les visages fatigués par de dures journées de labeur. L’atmosphère y est paisible, sans vagues et rien ne semble pouvoir en troubler la surface imperturbable.
Pourtant, à y bien regarder, comme dans tous les lieux où se joue une certaine sociabilité, le parcours de vie des habitués cache parfois des potentialités explosives. Dans ce quartier, encore ouvrier de Paris, les habitants sont en prise directe avec les mauvaises conditions de vie, les difficultés d’embauches ou les logements insalubres. Le 10ème arrondissement est l’un de ceux où sévit encore le saturnisme, maladie provoquée par les vieilles peintures au plomb des appartements dont les propriétaires refusent d’engager les travaux de rénovation.
De temps en temps, dans des immeubles vétustes, les cages d’escalier prennent feu. Des individus chelous, de noirs vêtus, se glissent la nuit pour arroser les entrées d’essence avant d’y mettre le feu. Lorsque par chance aucune victime n’est à déplorer, les familles se retrouvent à la rue ayant tout perdu de leurs maigres effets.
En réponse aux difficultés de la vie, une vie associative très intense s’y est développée ainsi que de nombreuses initiatives individuelles. Chacun s’engage dans des actions sociales pour tenter de soulager sa détresse et la misère ambiante.
C’est en écoutant les conversations de bistro que l’on peut mieux en sentir l’atmosphère. Il suffit de s’y poser aux heures d’affluence pour entendre de droite et de gauche l’écho des luttes qui s’y développent.
Le bar-tabac de la rue de la Grange aux Belles n’échappe pas à cette norme bien qu’elle peut s’y exprimer d’une manière différente. Ici pas de conversation enflammé pour troubler l’atmosphère sereine. Il faut venir s’y asseoir et bien observer et observer longtemps pour comprendre que là aussi des volontés s’investissent et se mobilisent. Cela se devine à des petits rien, des réflexions entendues par inadvertance, des explosions de colère aussi soudaine que vite réprimée par un sourire et un mot de consolation de la patronne. Il faut vraiment y venir pendant longtemps et pratiquer une observation aiguë des habitués pour s’apercevoir que quelque chose, ici, comme ailleurs, trouble la surface calme de l’eau qui dort.
Toutefois, il ne faut pas y chercher le militant d’Act-up, du Droit au Logement ou tout autre militant politique de gauche. Ici, pas de faunes politiques et gesticulantes, seulement des gens tranquilles, simples et secrets. Par exemple, parmi la clientèle, deux petites vieilles y ont pris leur habitude.
Deux charmantes mémés bien appréciées. Arrivant toujours à la même heure, toujours papotantes, toujours ensemble. Elles connaissent tout le monde et interpellent tout un chacun par son prénom avant de s’asseoir toujours à la même place, juste en face de la caisse.
Ce sont vraiment deux charmantes vieilles, respectées et respectables, toujours prêtes à rendre service. Naturellement, elles ne peuvent aider pour des déménagements, elles sont taillées comme des baguettes de pain. Tout ce qu’elles peuvent soulever, c’est le panier pour promener leur chat qu’elles trimballent tout le temps avec elles. Mais à part ça, toujours prêtes à répondre à la moindre sollicitation.
Le chat les accompagne dans tous leurs déplacements. Il paraît que cela est bon pour son moral de voyager dans la rue. Selon, elles, plus le minou voit du pays et du monde, plus son caractère ombrageux s’améliore. Il porte d’ailleurs un drôle de nom, Rayénari. Il paraît que cela veut dire “soleil” en dialecte indien Tarahumara du Mexique.
Selon la rumeur, elles auraient vécu quelques temps chez ces gens là et les robes bariolées qu’elles portent chaque jour de leur vie viendraient des usages vestimentaires de ce lointain pays. Certaines personnes insinuent même qu’elles auraient ramené des moeurs bizarres pour ne pas dire païennes de leur séjour chez les sauvages. Mais ces racontars ne portent pas à conséquence, tellement les deux mémés sont douces et gentilles avec tout le monde.
Au bar-tabac, leur boisson favorite leur a valu le surnom affectueux de mémés grenadines. Elles sont un peu comme un rayon de soleil dans le quartier comme les prénoms de fleurs qu’elles portent. La plus âgées s’appellent Marguerite, la plus jeune d’un an, Iris. Depuis bientôt vingt ans, elles vivent ensemble dans un petit studio de 25 m2 d’un vieil immeuble de la rue de la Grange aux Belles. Il faut dire que leur petite retraite ne leur permet pas de s’installer dans un autre quartier et celui-ci après tout, vaut bien les autres. Ailleurs, elles ne s’y retrouveraient pas. Elles y sont nées dans le 10 ème et leurs rêves d’évasions depuis longtemps se sont écoulés avec les eaux du canal St Martin.
Sur ses berges, elles y ont connu leur premier amour, doux souvenir d’une époque où leurs preux chevaliers leur donnaient rendez-vous un bouquet de violette à la main. Premier baiser accordé, premières fleurs offertes.
Pourtant, elles ne se sont jamais mariées, fuyant au dernier moment dans une pirouette les liens indissolubles qui les effrayaient tant. Les fiancés finirent par se lasser et les jeunes filles en fleur par se résigner à vieillir doucement dans ce quartier où elles étaient nées.
Pourtant leur vie n’a jamais été faite de cette sorte d’ennui profond où l’on s’enfonce sinon avec délectation, du moins avec résignation. Surtout depuis que ces dames sont à la retraite. La vie pour elles, a toujours été une aventure à construire au jour le jour, même si l’espace requis est circonscrit aux limites de leur arrondissement. Il est vrai que l’aventure pour être vécue n’a pas besoin d’espace, il suffit qu’elle passe.
Ici ou ailleurs importe peu, c’est l’esprit qui l’impulse qui compte et, d’esprit, nos mémés grenadines n’en manque guère.
D’ailleurs, c’est l’une de leur aventure qui après une longue période de présence et d’observation tenace dans le bar-tabac a fini par m’être contée par Monique, la charmante patronne.
II
Où les mémés grenadines se trouvent en situation.
Marguerite et Iris par une belle nuit printanière avaient décidé de prolonger la soirée par une promenade le long du canal St Martin. Comme tous les habitants du quartier, elles aimaient à flâner le long de ses berges. C’était le lieu de rendez-vous des amoureux qui profitaient de sa pénombre relative pour s’embrasser à corps perdu loin des regards blasés ou malveillants.
A chaque fois qu’elles passaient devant l'hôtel du nord, elles se remémoraient le film de leur jeunesse avec Arlétty et Louis Jouvet Cela était devenu une sorte d’incantation, un rite qui dans leur esprit pouvait seul calmer l’humeur ombrageuse de Rayénari leur petit chat. Encore que petit, ce chat ne l’était pas, Angora avec une belle fourrure, douce au toucher, pas comme son caractère qui à la vérité était plus proche du type caractériel que de la douceur angevine. Bref, c’était une sale bête dans toute l’acception du terme.
Donc, après leur courbette cinéphile devant l'hôtel du nord, nos deux mémés continuèrent leur promenade le long du canal en direction de Jaurès. D’habitude, elles prenaient l’autre direction, vers République car de ce côté le canal avait été couvert d’un espace vert où les mamans emmènent jouer leurs enfants et où la nuit une fois tombée, les lumières y brillent de milles feux. Mais cette fois-ci par je ne sais quelle vilenie du destin elles choisirent la direction opposée.
Pourtant, elles auraient dû savoir que de ce côté se passaient des événements bizarres. C’était le côté obscur du canal, le rendez-vous des fumeurs de craks, une drogue tellement nocive que même le diable n’avait osé y goûter, se contentant d’en faire don à l’humanité. C’est pour dire que de leur propre volonté, elles s’engageaient dans la gueule du loup, et quel loup, le loup-garou des fantasmes et des peurs les plus dissimulées de l’âme humaine.
Et nos deux mémés trottinaient, papotantes, inconscientes avec un Rayénari qui sortaient de temps en temps sa tête du sac porté par Iris pour jeter un coup d’oeil dégoutté à la masse d’eau qui semblait le narguer par un fait exprès. Tout cela pour dire que son humeur s’alourdissait méchamment au fur à mesure que la flânerie se prolongeait.
De ce côté là du canal, au fur à mesure que l’on progresse vers Jaurès, les éclairages publics sont moins vifs, comme si la municipalité avait une bonne fois pour toute décidé de l’abandonner à la face obscure de l’humanité.
Même les silhouettes qui se glissaient et s’évanouissaient comme des ombres devant leur progression n’alarmaient en rien nos deux fleurs toutes à leur conversation du temps passé. Pourtant, plus elles avançaient, plus la lumière des réverbères se faisait glauque pour finir par se confondre à la couleur verdâtre des eaux du canal.
Et ce qui devait arriver finit par arriver. Elles se retrouvèrent dans l’obscurité et l’obscurité était autour d’elles.
“ Alors les vieilles, on se fait une promenade ? “
Cette interpellation vulgaire arrêta net la marche de nos deux téméraires. Elles fixèrent l’obscurité, mais l’obscurité persista dans l’opaque. Marguerite saisit aussitôt la main d’Iris.
“ Iris, tu as entendu quelque chose ? “
Iris imprima une pression sur la main de son amie.
“ Toi aussi, tu as entendu Marguerite ? “
“ Oui, je crois bien que quelqu’un nous a posé une question. “
La voix un peu trop aiguë pour être honnête reprit tout aussi vulgairement.
“ C’est bon les mémés, on va être gentilles et on va donner gentiment son sac, si on veux pas que tonton devienne méchant. “
Un rire, encore plus vulgaire, retentit.
“ N’ais pas peur Iris, je suis là. “
“ Je suis là aussi, Marguerite, je n’ai pas peur. “
Et elles se serrèrent l’une contre l’autre pour se donner du courage. Dans leur tête, à cent mille à l’heure passaient les histoires horribles d’assassinats de personnes âgées agressées et violées sauvagement.
Une silhouette fluette et vacillante se détacha dans la pénombre. Un homme, oui, mais pas un chevalier et sans bouquet de fleurs.
“ Vous voulez que je vous coupe, salopes ? “
Le rire retentit à nouveau, cruellement menaçant. L’horreur tenait quelque chose dans la main qu’elles n’arrivaient pas à distinguer mais qu’elles devinèrent être un couteau ou pire un rasoir. Le coeur des deux amies se mit à battre la chamade.
“ Que voulez-vous? Nous n’avons rien, nous sommes.........”.
La silhouette les interrompit en bondissant sur elle.
“ Le panier, pouffiasses, vite “.
La silhouette joignant le geste à la parole l’arracha d’un geste de brusque du bras d’Iris et les repoussa violemment. Les deux mémés projetées brutalement en arrière eurent comme un sanglot de terreur, évitant de justesse de se retrouver les quatre fers en l’air dans les eaux sombres du canal.
Sans prendre le temps de s’enfuir et sans se préoccuper le moins du monde de la santé de ses victimes, la sombre silhouette ouvrit aussitôt le sac pour se saisir de son contenu. Seulement, comme contenu, il n’y avait que Rayénari dont l’humeur venait de passer de la mauvaise humeur à l’orage cyclonique suite aux brutales secousses dont sa demeure venait de subir les effets. Le sac à peine ouvert, il jaillit à la figure du contrevenant en lui signifiant griffes à l’appui qu’il n’appréciait pas, mais pas du tout la plaisanterie.
Accroché aux vêtements du mauvais plaisant, Rayénari lui laboura consciencieusement la figure de ses griffes. Un hurlement démentiel s’éleva alors dans la nuit calme de cette chaude soirée printanière. Un hurlement à vous glacer le sang, un hurlement qui retentit jusqu’à dix rues plus loin, tellement empli d’horreur que tous les habitants terrorisés se calfeutrèrent dans leur appartement en prenant bien soin de fermer fenêtres et volets malgré la chaleur ambiante.
Satisfait d’avoir pu donner cour à sa vengeance, Rayénari lâcha prise et atterrit doucement sur le quai, feulant de contentement.
Toujours hurlante, la sombre silhouette s’enfuit terrifiée, sans demander son reste.
“ Marguerite, il est parti, il est parti. Ô merci mon dieu ! “
“ Mon dieu, mon dieu, Rayénari, mon pauvre petit Rayénari ! “
Nos deux mamies inquiètes entourèrent ce pauvre chat chat encore tout tremblant de sa mésaventure.
“ Mon pauvre petit minou, qu’est ce que le méchant monsieur a fait à notre pauvre petit minou. “
Marguerite eut un geste pour caresser le chat adoré mais celui-ci eut un feulement de colère et un mouvement de la patte pour la repousser signifiant par là que la faute était la leur si une telle mésaventure lui était arrivée. Puis ayant bien marqué sa désapprobation, il daigna se calmer et réintégrer docilement, sous les adjurations inquiètes, le panier qu’Iris tenait ouvert devant lui.
“ Mon pauvre minou, mon pauvre minou, tes mamans vont te ramener à la maison. Tu vas avoir droit à une bonne boite de ronron, tu vas voir. Pauvre petit minou, ce minou à sa maman. “
A ce moment là, Iris interpella son amie.
“ Regarde, Marguerite, il y a quelque chose par terre ! “
En effet, à leur pied une serviette était posée comme un phare au milieu d’un océan.
“ Tu crois que ce monsieur l’a oublié ? “
Marguerite regarda l’objet délictueux et n’eut pour toute réflexion que ce :
“ Vraiment, ces jeunes gens, quelle inconséquence ! “
“ Qu’est ce qu’on en fait ? Tu crois que c’est vraiment à lui ou qu’elle se trouvait là avant qu’il n’arrive ? “
“ Je ne sais pas Iris. Ramassons-le toujours et nous verrons bien après une fois arrivées à la maison. “
Elles en firent ainsi et s’en retournèrent chez elles, papotantes sur le manque de sécurité de certains lieux du quartier. Le 10 ème arrondissement n’était plus ce qu’il avait été.
Une fois parvenues dans leur petit studio, les deux amies s’occupèrent d’abord de donner à manger à leur chat chat. Devant son assiette de ronron, il se permit d’adopter un air de dégoût prononcé. Iris se sentit désolé du manque d’appétit de son cher minou et pour le récompenser de son intervention salvatrice lui donna trois bonbons au chocolat qu’il avala avec délectation. Une fois, Rayénari satisfait, ces demoiselles se décidèrent enfin à s’occuper de la serviette trouvée par hasard sur les quais.
Le contenu fut vidé précautionneusement sur la table.
Il s’agissait d’une liasse de feuillets couverts recto verso d’une suite de mots sans signification apparente. Les mots eux mêmes étaient en français, mais accolés, les uns aux autres, ne signifiaient rien. Elles prirent une bougie pour les lire à l’envers, rien, pas la queue d’un chat comme on dit vulgairement. Perplexes, elles les considérèrent dans tous les sens. Mais aucune lumière ne jaillit de leur contemplation. Ne voyant toujours pas venir la compréhension, elles finirent par les remettre dans la serviette en espérant que la nuit porterait conseil.
III
Et de la rencontre débuta l’aventure.
A peine réveillées, à six heures du matin comme d’habitude, Marguerite s’affaira à préparer le petit déjeuner avant de lisser les poils de Rayénari pour le préparer pour la journée. Comme d’habitude Iris se leva une demi-heure plus tard pour partager le petit déjeuner avec son amie.
“ Qu’allons-nous faire, Marguerite. De cette serviette, je veux dire ? “
“ Je ne sais pas Iris, peut-être nous promener avec elle dans le quartier en espérant que quelqu’un la reconnaîtra. “
“ Tu penses qu’il y a une chance ? “
“ Que pouvons nous faire d’autre ? “
“ La porter au commissariat, peut-être ? “
“ Tu as peut-être raison. On verra bien, si vraiment, nous n’arrivons pas à retrouver nous même le propriétaire. “
La question close, la matinée fut consacrée à la chasse à la poussière et à la toile d’araignée interdites de séjour en ces lieux.
Rayénari que toute cette activité dérangeait, se réfugiait d’habitude sur le haut du frigidaire contemplant toute cette agitation avec le plus grand mépris.
“ Pousse-toi, mon chat chat, tu vois bien que je vais épousseter là aussi ! “
Décidément, il n’y avait plus de place dans cette maison pour un être raisonnable. Aussi le chat chat en question décida de se réfugier sur sa couverture et de s’y plonger dans un sommeil autant réparateur que bien mérité.
Hélas, cela était compté sans le dévouement sans bornes de ses maîtresses. Et ce fut manu militari qu’il fut non seulement extirpé de son refuge, mais enfoncé tête bêche dans le panier promenade de ces demoiselles.
A peine était-il remis de son émotion que les amies dévalaient déjà l’escalier quatre à quatre. Le ménage les ayant mis en forme, elles se sentaient des âmes de coureurs cyclistes.
A l’extérieur, le soleil plombait la rue de rayons brûlants.
Légèrement suffoquées, les demoiselles filèrent se rendre à leur quartier général, au bar-tabac de la rue de la Grange aux Belles.
Monique, la patronne s’affairait à frotter son zinc pourtant brillant comme un sous neuf. La salle était vide, à part deux jeunes gens buvant une bière au comptoir.
“ Alors, mesdemoiselles, ça va comme vous voulez ? “
Monique s’approcha des deux amies qui à peine installées à leur table habituelle déballaient leurs petites affaires.
“ Bonjour Monique, comment vas-tu ma grande ? “
Bien, bien, madame Marguerite. Comme vous voyez, il n’y a pas trop de presse ce matin. Une journée qui s’annonce calme. “
Un miaulement se fit entendre.
“ Et comment va Rayénari ?”
“ Bien, bien également. “
“ Comme d’habitude ? “
“ S’il te plaît, Monique, deux grenadines. “
Iris pendant ce temps étalait consciencieusement le contenu de la serviette sur la table. A nouveau, les feuillets couverts de mots sans signification furent examinés les uns après les autres sans succès. Ils demeuraient complètement incompréhensibles.
L’avis de la patronne fut sollicité sans lui fournir pour autant d’explication sur l’origine du mystérieux document.
Elle éleva l’un des feuillets à la lumière, son visage exprima la perplexité la plus complète.
“ Non, vraiment, je ne vois pas. C’est quoi ? “
“ Justement, Monique, nous n’en savons rien - (là, Marguerite omit de dire toute la vérité) - Nous avons trouvé cette serviette en nous promenant hier soir sur le canal. Nous ne savons pas à qui elle appartient et nous aimerions bien la rendre à son propriétaire. Mais rien dans son contenu ne nous a fourni pour l’instant la moindre piste. “
A ce moment là, une voix les interpella :
“ Vous permettez ? “
Iris se retourna sur un grand jeune homme d’allure parfaitement honnête et d’une figure agréable, détail important car elle avait toujours, dans sa jeunesse, eut une pensée émue pour les beaux jeunes hommes qui jamais ne lui accordèrent un seul regard. C’était l’un des jeunes du bar qui s’était approché sans qu’elles s’en fussent aperçues.
“ Excusez-moi de vous interrompre, mesdames, mais peut-être je puis vous être d’une certaine utilité si j’ai bien compris l’objet de votre discussion. “
Monique lui sourit d’un vrai grand sourire.
“ Tu es le bienvenu Ahmed, mes deux amies se trouvent face à un grand mystère. Iris, Marguerite, je vous présente Ahmed, un de nos habitués ainsi que son inséparable compagnon, Boubacar. “
Au bar, un jeune noir élancé se plia dans une courbette respectueuse.
“ C’est vrai, vous pourriez nous aider jeune homme - demanda Marguerite - nous sommes dans une affreuse situation et vraiment nous ne savons pas comment nous y prendre. Vous nous rendriez là un grand service. “
Le jeune homme s’inclina.
“ En fait, je me suis permis d’intervenir car il m’a semblé de l’endroit où j’étais placé, m’apercevoir que vous étiez dans l’embarras. Tu permet patronne - et en souriant il se saisit du feuillet qu’elle tenait - “ C’est bien ce que je pensais, il s’agit sans doute d’un langage codé. “
Les deux amies ouvrirent des yeux ronds.
“ Vous y connaissez vraiment quelque chose, monsieur ? “
Il s’inclina à nouveau respectueusement.
“ Naturellement, ma famille est égyptienne, le pays des pharaons, et moi même, j’ai pu suivre des cours d’archéologie à la faculté du Caire où j’ai appris à décrypter les hiéroglyphes et par là même, je me suis intéressé aux langages codés utilisés de par le vaste monde.“
La patronne le regarda étonnée.
“ Tu as de la famille égyptienne, maintenant, Ahmed. Je croyais que tu étais Kabyle. “
Il balaya l’interruption d’un geste négligent et repris avec une certaine hauteur.
“ Naturellement que je suis égyptien. La famille de ma mère est d’origine égyptienne installée en Kabylie depuis l’empire ottoman. De toute façon, je n’allais pas te raconter toute l’histoire de ma famille. “
“ Évidemment “ accorda la patronne.
“ Monsieur, voulez-vous vous asseoir à notre table “ - Ahmed désigna son ami accoudé solitaire au comptoir - “ avec votre ami naturellement. “ ajouta aussitôt Iris.
Il fit signe à son copain d’approcher.
“ Bouba, tu viens, ces dames nous offrent un verre. “
Marguerite assise face au comptoir apprécia la démarche du jeune noir, une démarche féline. Elle ne put s’empêcher d’en faire la réflexion.
Ahmed présenta son ami, “ Boubacar est maître en arts martiaux, il pratique le Taekwondo et le Kung Fu Fu en professionnel.”
“ Ah, oui “ - dirent d’une même voix les deux amies, très impressionnées, même si elles n’avaient pas compris de quoi il s’agissait exactement.
Plus prosaïque, Iris leur demanda ce qu’ils désiraient boire, commande que la patronne s’empressa de satisfaire.
En attendant les boissons, Ahmed entreprit son camarade en arabe pour lui expliquer de quoi, il s’agissait. Boubacar écouta respectueusement en agitant de temps en temps la tête approuvant l’argumentation. A la fin du discours, il fit un grand sourire à ces dames.
“ Vous êtes du même pays ? “ demanda Marguerite.
Ahmed tout en passant le demi servi à Boubacar répondit.
“ Pas du tout. Moi, je viens de grande Kabylie, Bouba, lui vient du sud du Sénégal, c’est un Wolof. “
“ Pourtant, vous parlez la même langue. “
“ Bien sûr, Bouba parle l’arabe parce qu’il l’a appris à l’école coranique. Il est musulman comme moi, vous savez. Une fois que vous connaissez l’arabe, vous pouvez le parler dans tous les pays musulmans, c’est un peu comme l’espéranto chez vous. “
“ Ah, bon. “ se contenta de répondre Marguerite qui ne connaissait rien de l’espéranto et encore moins des langues pratiquées dans les pays musulmans.
Ahmed et Boubacar tout en buvant tranquillement se mirent à examiner les feuillets les uns après les autres ponctuant leur lecture de “ Hum, hum “ pensifs et de coups d'oeil d’intelligence.
Les deux amies, le nez dans leur grenadine, n’osaient rien dire, emplies d’un fol espoir qui faisait battre leur coeur.
De temps en temps Ahmed soulignait du doigt un passage particulièrement significatif. Les “Hum, hum “ devenant alors plus profonds et légèrement plus prolongés. En quelque sorte, ils marquaient une totale compréhension avec le texte plongeant encore plus les deux amies le nez dans leur verre de grenadine.
A la fin du dernier feuillet Ahmed et Bouba échangèrent un profond regard, long comme une autoroute.
“ Oui, je crois que nous sommes d’accord. “
Les mémés relevèrent la tête.
Ahmed prit la parole :
“ Voilà, comme vient de me le confirmer Bouba, il s’agit d’une affaire d’importance. “
Elles opinèrent du chef dans un bel ensemble.
“ Il s’agit d’un secret, et », il marqua une pause pour marquer son effet, « peut-être même d’un trésor. “
Boubacar confirma en inclinant gravement et lentement trois fois la tête.
“ Un trésor ! “ s’exclamèrent-elles à l’unisson.
“ Oui, un trésor. Je confirme. “
A nouveau Boubacar, inclina trois fois la tête, gravement et solennellement.
“ Mais, comment, comment est-ce possible ? “ interrogea Iris.
“ Les signes le disent. “ répondit solennellement Ahmed.
“ Mon dieu, mon dieu. Quelle histoire. “ Marguerite tenait ses deux mains crispés sur le bas de son visage, sa peau prenant la teinte d’une écrevisse ébouillantée.
“ Mais qu’allons-nous faire. Nous n’avons jamais cherché de trésor et nous ne savons même par quel bout commencer. Qu’allons-nous faire ? “
“ Peut-être….. “
C’était la première fois que Boubacar ouvrait la bouche. depuis Il aimait faire dans le genre bref.
“ Oui ? “ interrogea Iris.
“ Peut-être....mais je ne sais pas si...”
“ Je vous en prie, dites-nous à quoi pensez-vous. “ le pria-t-elle.
“ Ben, voilà. De toute évidence, cette affaire vous dépasse “ - approbation vigoureuse des deux amies - “ alors j’ai pensé. Voilà, j’ai un oncle qui pourrait en la circonstance vous être d’une aide précieuse. “
“ C’est vrai “ - s’exclama Ahmed - “ tu as tout à fait raison Bouba, je n’y avais pas pensé. “
“ Votre oncle ? “
“ Oui, mon oncle. Il vit à Paris, c’est un très grand Marabout. Justement sa spécialité, c’est le déchiffrage. Il est très fort, vous savez. “
“ Un Marabout, vous êtes sûr ? “ interrogea Marguerite médusée. J’aurais plutôt pensé à un scientifique. “
Il est vrai que la seule fois où elle avait consulté un voyant, cela avait été pour s’entendre dire que son fiancée allait la quitter pour sa meilleure amie. Ce qui d’ailleurs était arrivé. Douloureux souvenir.
Ahmed intervint énergique.
“Boubacar a raison et je vais vous expliquer pourquoi. “ - Ahmed tendit quelques feuillets aux deux amies et souligna certains passages du doigt - “ Vous voyez ces mots “ - approbations - “ qui sont différents de ceux-là “ - regards d’interrogation “ - ils ne s'interprètent que par la divination. Ceux-là, vous voyez “ - approbations - “ se lisent normalement, mais ceux-là qui viennent tout de suite derrière, ne s’interprètent que par la divination “ - regards d’interrogation - “ c’est le seul moyen d’en comprendre le sens exact. “
Marguerite et Iris ne comprenaient rien, mais elle approuvèrent néanmoins.
Bizarrement, pendant tout ce temps, personne n’avait entendu parler de Rayénari. Ahmed et Boubacar n’avaient même pas soupçonné son existence. Et évidemment, c’est ce moment là qu’il choisit pour se manifester.
Un feulement se fit entendre.
Les deux garçons regardèrent sous la table, mais ne virent rien, à part un panier.
Un deuxième feulement se fit entendre.
Les deux garçons regardèrent à nouveau sous la table et virent une tête de chat paraître hors du sac.
“ Oh, un chat ! “ dit Boubacar qui n’aimait les chats qu’en sujet de bande dessinée.
Les mains de Marguerite jaillirent pour happer le charmant minet.
“ Mon petit chéri, il s’est réveillé. Oh, le petit mimi qui était fatigué. “
Ahmed voulut caresser le petit mimi qui lui renvoya en retour un feulement de colère.
“ Charmant, vraiment charmant. Comment s’appelle-t-il ? “
“ Rayénari, cela veux dire soleil en langage tarahumara ? “
“ Tarahumara ? Qu’est ce que c’est ? “
Marguerite reprit doctement.
“ C’est un peuple indien du Mexique qui a été étudié par Antonin Artaud, vous savez les mangeurs de peyolt. “
“ Peyolt ? “
“ Oui, les fleurs de cactus, vous savez celles qui ont un effet hallucinogène. “
Les deux compères se regardèrent d’un air ahuri.
“ Hallucinogène, vous voulez dire que vous vous êtes envoyées en l’air ? “ lâcha Boubacar avec crudité.
“ Oh ? “ éructa Iris.
“ Ah ? “ hoqueta Marguerite.
Heureusement Ahmed plus diplomate rattrapa le coup.
“ Bouba veut en fait vous demander si vous avez goûté à la came ? “
“ La came ? Qu’est-ce que c’est ? Nous n’en avons jamais entendu parler. “
“ De la drogue, ça au moins vous le comprenez ? “ commença à s’énerver Boubacar.
“ Ah, la drogue, tu sais Marguerite, la drogue ? “
“ Ah, oui, la drogue. Ben, non, jamais, hein Iris, jamais, nous n’avons touché à cette chose, n’est-ce pas ? “
“ Bien sûr Marguerite, et de toute façon, ce n’était pas dans les manières de notre génération, pas vrai mon petit Mimi ? “ ajouta-t-elle en caressant la tête du charmant chat chat aux yeux courroucés toujours dirigés vers Boubacar.
“ Il est raciste votre chat ? “
“ Pourquoi dites-vous ça, monsieur Boubacar ? “ s’étonna Iris.
“ Je sais pas, on m’a dit qu’il y a des français qui élevaient leur chat pour mordre les noirs. “
“ Oh ! “ dirent-elles d’une même voix scandalisée. “ Comment de telles horreurs peuvent être possibles ? “
“ Je ne sais pas “ - ajouta-t-il pince sans rire - “ Il est peut-être inscrit au front national votre chat ? “
“ Vous plaisantez, j’espère ? “ rétorqua pincée Marguerite.
“ Ne faites pas attention, mesdames, mon camarade étudie l’humour à travers les siècles à l’université de Saint Denis. Des fois, ça lui monte à la tête. “
“ Oh comme c’est intéressant. Ainsi vous êtes étudiants ? “ Lui demanda Iris.
Pris de court, Boubacar ne sut que répondre.
“ Ben, euh, oui ! “
“ Vous devez connaître un tas d’histoire drôle “ - se renseigna Marguerite - “ J’adore les histoires drôles. “
“ Ben, euh, oui, en effet. “
A ce moment, Ahmed remarqua :
“ Regardez ! » Il montrait l’un des feuillets “ Il y a une adresse qui ressort “ - il pointait le bas de la page - “ regardez il y a le mot rue, plus bas, l’abbé de l’épée et là trois lignes plus loin, le numéro 5. “
Les deux amies se penchèrent sur la feuille.
“ Oui, vous avez raison, mais vous êtes sûr que c’est le nom d’une rue ? “
“ Oui, complètement, car il se trouve que je connais cette rue. “
Plus fébrilement, ils réexaminèrent la feuille.
“ Là ! “
Ahmed désignait le bas de page où le chiffre trois marquait une pagination qui ne correspondait pas à l’ordre des feuillets que malgré toutes les manipulations ils avaient respecté.
“ Oui ? “ fut la question d’Iris.
“ Bouba précisa pour son camarade.
“ Cette pagination ne correspond à rien, par contre si le nom de la rue est exacte, le numéro également, alors Ahmed a peut-être raison, le trois désigne peut-être le numéro de l’étage. Mais pour en être vraiment sûr, il faudrait consulter mon oncle. Lui, il pourrait nous le dire. “
“ Vous êtes sûr ? “ demanda Iris dans l’espoir insensé qu’il la contredirait.
“ Tout à fait “ - dit-il d’un ton assuré - “ mon oncle est le plus grand voyant de la Goutte d’Or. Demandez à Ahmed, il vous dira pareil. “
“ C’est vrai, monsieur Ahmed ? “
“ Mais, oui, madame Iris. J’ai tellement confiance que je lui confierait ma propre mère les yeux fermés. C’est pour vous dire la confiance. Pire que ça, vous mourrez. “
Iris se retourna vers Marguerite.
“ Qu’est-ce que tu en penses, Marguerite ? “
Son amie approuva d’un signe de tête.
“ Si, c’est comme ça, alors c’est d’accord. Mais comment nous allons faire pour aller chez lui. “
“ Pas de problèmes, madame Iris », assura Bouba d’un ton très ferme. « Aujourd’hui, il n’est pas visible, mais demain, nous pourrions nous retrouver à 18 h 30 à la sortie du métro Château Rouge près de Barbés. Vous connaissez ? “
“ Nous trouverons, n’est-ce pas Marguerite ? “
“ Certainement Iris. “
“ Bon, alors nous faisons comme ça. Maintenant, vous voudrez bien nous excuser, mais nous avons du travail qui nous attend. Vous comprenez, pour payer nos études, nous devons faire des petits boulots “ - il ajouta en se levant - “ c’est la dure condition des étudiants désargentés. Nous, nous verrons demain. Au revoir madame Iris, au revoir madame Marguerite ».
“ A demain, monsieur Ahmed, à demain monsieur Boubacar. “
IV
Quand la voyance épaissit le mystère.
Au 19 rue Myrhra à la Goutte d’Or, dans le 18ème arrondissement, l’oncle de Boubacar logeait au troisième étage d’un bâtiment vétuste voué à la démolition par l’OPAC, l’office de réaménagement de la ville de Paris. A peine sorties de la station de métro Château Rouge, les narines des vieilles demoiselles furent agressées par des odeurs diverses embaumant le marché Dejean. La foule bigarrée qui circulait dans la rue, les vendeurs de maîs bouillis ou grillés, les vendeuses de boissons stockés dans des seaux, les vendeurs de bijoux divers, de parfums non moins divers, les déconcertèrent. Se tenant par la main, de peur de se perdre, elles déambulèrent un peu à la limite du marché en se chuchotant leurs réflexions.
“ Mais, il y a pas de français ici. Tu as vu, il n’y a que des noirs. “
“ Et des arabes. “ précisa Iris.
“ Tu as vu comment les femmes sont habillées, toutes ces couleurs ? “
“ Et ces odeurs, tu sens Marguerite ? C’est quoi toutes ces odeurs ? “
“ Je ne sais pas Iris, et tu as vu tous ces légumes, ces fruits bizarres. “
“ J’aurais jamais cru qu’il y avait tant de noirs à Paris. C’est comme en Afrique ici. “
“ Tu crois qu’on peut leur faire confiance, après tout, nous ne les connaissons pas ces jeunes gens. “
Justement les jeunes gens en question arrivèrent et les entraînèrent directement dans le marché pour rejoindre la rue des Poissonniers. La foule était tellement à touche à touche qu’elles eurent des difficultés pour le traverser. Elles se firent bousculer par des grosses mamas africaines préoccupées à rassembler leur marmaille dans la cohue. C’est en poussant un ouf de soulagement qu’elles parvinrent au bout du marché. La rue des Poissonniers les laissa dans l’étonnement.
“ Qu’est ce qu’il y a comme magasins, regarde, il y a même des chinois. “
“ Regarde Iris, ce magasin, il ne vend que des perruques. Tu te rends compte, mais qui peut bien porter des perruques à notre époque ? “
Elles regardèrent un peu mieux, les femmes qui marchaient tout autour d’elles.
“ Dis mois Iris, normalement, les noirs, ils ont des cheveux crépus, non ? “
“ Tu as raison. Alors, tous ces cheveux, ce sont des faux. Mais qu’est-ce qu’elles doivent avoir chaud là dessous, tu ne crois pas ? “
“ Je sais pas Iris, elles en portent toutes, sauf les femmes arabes. “
“ Regardent les jeunes filles noires, on dirait qu’elles s’habillent comme des stars avec ces vêtements qui collent à la peau et ces grandes gabardines. Et ces perruques de toutes les couleurs. Ca fait un drôle d’effet. “
Marguerite osa une question à Boubacar.
“ Monsieur Boubacar ! “
“ Oui “ - répondit-il sans s’arrêter de marcher.
“ Dites-moi, pourquoi ces femmes ne gardent pas leurs vrais cheveux. “
Il rigola.
“ Qu’est ce que vous voulez. C’est la mode noir qui se voudrait un peu blanc. Vous n’avez pas encore vu les femmes qui se blanchissent la peau avec des produits chimiques. “
“ Mon dieu, comment est-ce possible ? “
“ Tout est possible, madame Marguerite, quand l’image que l’on renvoie de la beauté est blanche. Ca finit par leur taper sur le système. Elles se prennent pour des vedettes de cinéma, sauf qu’il n’y a pas de casting pour elle. Vous voyez, elles se font leur propre cinéma. De toute façon, ça remplit l’ennui de la vie. “
“ L’ennui, monsieur Boubacar ? “
“ Oui, madame Marguerite. Ici, déjà y’a pas de travail pour les noirs, alors les noirs qui ressemblent aux blancs, je ne vous dis que ça. Mais nous arrivons rue Myrhra “
Lorsqu’elles pénétrèrent dans la rue à la suite de leurs jeunes compagnons, leur inquiétude monta d’un cran. Plus elles avançaient dans la rue, plus elle était parsemée de bâtiments en démolition. Des groupes de jeunes désoeuvrés, l’air hâve, le regard à l’affût, jaugeaient les passants. Au croisement de la rue Léon, de grasses péripatéticiennes noires attendaient le client en dévisageant les hommes d’un air gourmand ou ennuyé.
“ Tu as vu, ces femmes, tu crois que ce sont des.......”
“ Oh, mon dieu, mais où ils nous emmènent. “
“ Il ne faut pas que Rayenari voie ça, j’espère que tu as bien fermé le panier
“ Ne t'inquiète pas Iris, le sac est bien fermé. J’ai juste laissé une ouverture pour qu’il puisse respirer. “
A ce moment là, Boubacar interpella les deux amies.
“ Nous sommes arrivés, c’est là. “
Il indiquait un bâtiment dont la moitié des fenêtres étaient obstruées par des parpaings, à part les derniers étages. Une porte délavée peu engageante, extraite pour partie de ses gongs ouvrait sur un orifice obscur. Il eut une réflexion meurtrière pour expliquer son état.
“ C’est ces abrutis de camés qui l’ont pété pour venir se piquer. “
Iris se sentit faiblir.
“ Camés ? “
“ Oui, vous savez, les mecs qui se piquent à l’héroïne avec une seringue. Les drogués, quoi ! “
Elles échangèrent un regard d’agonie.
“ Venez, mon oncle habite au troisième. “
Le groupe s’engagea dans un escalier étroit.
“ Désolé, il n’y a plus de lumière. Faites attention, il y a des marches branlantes. “
Boubacar s’était avancé le premier dans l’escalier suivi des deux amies. Ahmed fermait la marche.
L’obscurité les entourait, le coeur des deux femmes se mit à battre de plus en plus vite au fur à mesure qu’elles avançaient dans l’ascension. Dans quel traquenard allaient-t-elles tomber ? Comment avaient-t-elles pu se laisser entraîner dans semblable aventure ? Qu’est ce qu’il allait leur arriver ?
Leurs coeurs s’affolaient et de leurs paupières une larme se mit à couler. L’agonie allait être lente, elles en étaient persuadées. Mais il était trop tard pour revenir en arrière.
Elles montaient les marches de l’escalier comme elles auraient monté les marches d’un échafaud.
“ C’est ici. “
La voix de Boubacar résonna sépulcrale.
“ Toc, Toc, Toc ! “
La porte s’ouvrit inondant la cage d’escalier de lumière.
Un homme drapé dans un immense boubou multicolore, un calot sur la tête, les invita à pénétrer dans sa demeure.
“ Entrez, entrez, ma maison est la vôtre. “
Le groupe pénétra à l’intérieur. Iris et Marguerite, à moitié rassurées s’emplissaient les yeux, allant d’étonnements en étonnements.
La pièce principale débordait d’objets de toutes sortes, de statuettes africaines, de couffins, de larges bouffes, de draperies. On se serait cru dans la caverne d’Ali Baba sans les quarante voleurs et sans Ali Baba, mais peut-être avec le chef des voleurs. Pendant un moment leur attention fut détournée par les salutations que s’échangeaient l’oncle et les jeunes. Salutations qui leur parurent interminables mais tellement originales qu’elles en furent charmées.
L’oncle, un grand sourire sur le visage, se tourna vers elles.
“ Comment allez-vous mesdames ? “
“ Bien, bien merci. “
“ Et les enfants ? “
Là, elles restèrent sans voix. C’était bien la première fois que quelqu’un se permettait de faire allusion à leurs hypothétiques enfants.
Boubacar intervint pour éclaircir son oncle de voyant.
“ Bien, bien, Dieu l’a voulu ainsi, Allah est grand. “
Les mémés ne comprirent pas qu’est ce qu’Allah venait faire dans leur affaire, mais elles se tinrent coi.
L’oncle fit un geste vers le panier.
“ Et comment va cet adorable chat. “
Comment cet homme pouvait savoir que Rayenari se trouvait dans le panier. Il n’avait pas émis un seul feulement depuis qu’elles s’étaient engagées dans l’obscur et étroit escalier. Elles en furent favorablement impressionnées.
Iris ouvrit le sac et la tête ensommeillée du chat chat apparut. Il promena son regard vert tout autour de lui et un long frisson parcourut son corps en apercevant un sac d’os qu’il s’imagina être un sac d’os de collègues anonymes. D’un air dégoutté, il réintégra son logis.
“ Asseyez-vous, mesdames, mon neveu m’a plus ou moins expliqué votre interrogation et je pense pouvoir vous aider. “
“ Vraiment ? “
Marguerite se débattait dans le pouffe instable, les bras battants l’air autour d’elle. Elle eut un petit rire en constatant que tous les regards étaient tournés vers elles.
“ Ne vous inquiétez pas, je vais y arriver. “
L’oncle se déplaça pour l’aider à se stabiliser.
“ Merci, merci bien. Ca y est, je crois. “
“ Boubacar, sers le thé, s’il te plaît ! “
Le jeune homme s’affaira autour d’un plateau en cuivre ouvragé. Il prit dans une main un verre damasquiné, éleva la théière en argent devant lui et versa le liquide ambré dans le verre en un seul jet.
Les deux mamies furent admiratives devant la sûreté du geste. Les tasses furent distribuées à chacun des convives. Le thé était fort et très chaud, mais ni Iris, ni Marguerite n’osèrent attendre qu’il se refroidisse avant de le boire.
Ahmed, Boubacar, l’oncle burent dans un silence religieux, imité en cela par les deux femmes. Une fois ce rituel accompli, l’oncle et les deux jeunes eurent un rot retentissant marquant ainsi leurs satisfactions. Les deux mamies eurent un hoquet en écho, mais ce n’était qu’un hoquet d’indignation qui fut interprété par la compagnie comme une approbation.
Vraiment, ces gens-là avaient des coutumes rébarbatives pensèrent-elles de concert. L’impression favorable s’en trouva diminuer d’autant.
L’oncle fouilla son large boubou pour en retirer un petit paquet contenant des coquillages.
“ Nous allons consulter les cauris “ annonça-t-il.
Un regard de Boubacar incita les deux amies à garder le silence. La consultation commençait. Le marabout jeta les coquillages sur le plateau de cuivre ouvragé et prenant un air d’inspiration concentré se mit à consulter les cauris épars en émettant des “hum “, “ hum “ sonores.
Un silence lourd de menaces s’installa dans la pièce au fur à mesure que son front se couvrait de rides de mauvaises augures.
“ Ouh là là, Ouh là là ! “
Iris regarda Marguerite, Marguerite regarda Iris. Les jeunes regardèrent les deux amies, les deux amies regardèrent les deux jeunes. L’angoisse était perceptible.
Le marabout se trémoussa sur son pouffe, l’air mal à l’aise.
“ C’est pas bon ça, mais pas bon du tout. “
Il reprit les cauris et à nouveau les lança sur le plateau. Son visage sembla se crisper comme sous une subite douleur. Même Rayénari réagit en poussant un feulement de colère à l’intérieur de son sac, la seule sorte de feulement d’ailleurs qu’il n’ait jamais daigné proféré. Mais cela était un signe supplémentaire signifiant que l’heure était grave.
D’un geste, le marabout reprit les cauris pour les remettre dans sa poche. Se saisissant d’une carafe d’eau claire, il en vida une partie sur le plateau. Une incantation sortit de ses lèvres alors que sa main comme une caresse frôlait le liquide.
Le liquide prit une teinte rouge, d’un rouge vif, comme une flaque de sang.
Un “ Oh ” de stupeur jaillit des gorges contractées par la crainte.
Un “ Ah “ jaillit de celle du marabout et une larme coula lentement sur sa joue jusqu’à finir par s’écraser dans la flaque et, oh prodige, la flaque redevint claire et transparente.
Iris en eut le souffle coupé. Marguerite ne sentit plus son coeur. Rayénari n’eut aucune réaction. Ahmed et Boubacar échangeaient des regards lourds de sous-entendus. L’affaire était d’importance.
Le verdict tomba.
“ Sang, folie, dangereux, très dangereux. Folie, peur, beaucoup de peur. “
Le marabout psalmodiait ces mots en les répétant sans cesse, les yeux clos en dodelinant de la tête, en transe. Son corps brusquement fut pris de tremblements incontrôlables excitant la curiosité de Rayénari qui sortit la tête de son panier intéressé par ce spectacle inhabituel.
Le marabout finit par se calmer au bout d’un temps qui parut interminable aux deux vieilles demoiselles. A les regarder, quiconque aurait pu penser qu’elles avaient contemplé l’enfer. Les deux poings enfoncés dans la bouche, les yeux écarquillés, elles étaient sous le choc. Et elles le furent encore plus quand l’intensité du regard du marabout croisa le leur. Traumatisées, elles disparurent dans leur ample bouffe.
Lorsque Ahmed et Boubacar les en exhumèrent, des sortes de volutes de brouillard envahissaient la pièce.
Les deux amies furent très impressionnées.
Boubacar ouvrit une fenêtre pour évacuer le brouillard, daignant expliquer aux deux mamies “ C’est la force de son pouvoir. “
Elles ne comprirent rien, mais acquiescèrent de concert.
Sur un geste du marabout, il se rassit annonçant.
“ Mon oncle va parler. “
Elles se rassirent également tant bien que mal.
Boubacar avait pris un air solennel, l’instant était d’importance.
“ Mes petites dames, mon neveu et toi Ahmed, les cauris ont parlé et ont parlé de sombres avenirs, de souffrances, de larmes. Voilà, ce que les cauris ont dit. “
Le groupe interpellé resta coi dans un silence impressionné.
Le marabout reprit :
“ Beaucoup de sang, beaucoup de sang, j’ai peur pour vous. Vous ne devez pas prendre cette route. Pourtant, il est déjà trop tard. “ Il garda le silence un long moment avant de reprendre. “ Maintenant, il vous faut partir vers votre destin. “
Il se leva et attendit.
Ils se levèrent et attendirent.
Le marabout s’approcha de chacun d’eux et leur donna l’accolade. Boubacar pleura abondamment sous l’étreinte affectueuse de son oncle. Ahmed eut le coeur serré, les deux amies faillirent étouffer sous la force de l’étreinte et leur visage prit la couleur de la brique cuite. Marguerite toussa pour prévenir l'asphyxie proche et faire lâcher le marabout.
Les uns après les autres, ils s’engagèrent dans l’escalier. Au moment où Boubacar s’engageait, son oncle le retint.
“ Je compte sur toi pour le prix. “
“ Oui, mon oncle. “ souffla Bouba.
“ Vas mon fils. “ lui fit-il.
A la queue leu leu, la tête basse, ils quittèrent les lieux. L’obscurité de l’escalier leur parut de mauvais augure et le nombre élevé de jeunes accompagnés de pitt-bulls qu’ils croisèrent dans la rue Myrhra, une condamnation.
L’affaire était d’importance, mais ils n’avaient pas beaucoup plus avancé. Maintenant, ils savaient que l’affaire était grave et chacun restait plongé dans ses pensées. Soudain, Marguerite sembla se réveiller.
“ Mais, nous ne lui avons rien donné. Il ne doit pas donner des consultations gratuites, je suppose ? Combien, nous lui devons, monsieur Boubacar ? “
Celui-ci prit un air gêné.
“ Oh vous savez, mon oncle est très connu. Mais pour vous, il m’a dit que ça sera presque gratuit. Il m’a parlé de 80 euros. “
“ 80 ! C’est cher, je trouve. Vous savez, nous ne sommes pas riches. “
“ Mais, je lui ai donné 10 euros de ma poche pour la participation. Vous savez mon oncle, normalement, il ne prend pas moins de 200 euros, la consultation. Et vous avez vu, hein, c’est de la qualité. “
“ Oh, vous êtes gentil parce que 200 euros, vous savez nous n’aurions pas pu. Attendez ! Je pense que j’ai assez dans mon sac. “
Elle fouilla son sac, sortit un vieux porte monnaie râpé par les années et lui remit quatre billets de vingt euros. “
“ Merci, je lui donnerai tout à l’heure.
Parvenu à la station de métro Château Rouge, ils remarquèrent l’adjectif collé à château, le rouge, rouge comme le sang. Cela ne pouvait être encore qu’un mauvais augure. Démoralisés, ils se séparèrent en se promettant de se revoir le lendemain matin chez Monique.
Les deux amies prirent le métro dans un silence sépulcral. Dans leurs têtes résonnaient encore les bruits et les fureurs de ce qui s’était passé chez le marabout. Une fois installées dans le wagon, Rayénari se manifesta par un feulement de colère. Il sortit la tête du panier provoquant une exclamation d’admiration de la part du vis à vis de Marguerite, une vieille et charmante dame adoratrice de la gent chat. Les deux mamies se lancèrent sur un discours dithyrambique sur les adorables chats chats et ne s’arrêtèrent que lorsqu’elles s’aperçurent qu’elles étaient arrivées à bon port.
La vie reprit ses droits.
Pendant ce temps, Ahmed et Bouba, réfugiés devant une bière au fond de la salle du café de l’Univers, rue des Poissonniers, commentaient les derniers événements.
“ Dis-moi, Bouba, qu’est-ce que c’est que tout ce cinéma que tu nous as fait avec le vieux. Vous avez investi dans la pyrotechnique ! “
“ Mais, non, je te jure, sur la tête de ma mère, on a rien fait. “ Il ajouta en faisant claquer son pouce droit sur ses incisives supérieures pour affirmer sa parfaite bonne foi.
“ Pas ça ! “
“ Alors, cette fumée, c’était quoi, le vent du désert peut-être ? “
“ Mais, je te jure, Ahmed, sur la tête de mon père, on n’a rien fait ! “
“ Arrête de jurer ou t’auras bientôt plus de famille. Si, c’est pas vous, alors c’est qui ? “
“ J’en sais rien, je te jures, j’en sais rien mec. Ce truc, ça m’a foutu les foies. J’ai jamais vu mon oncle faire un truc comme ça. Il aurait jamais monté un truc zarbi sans me prévenir. Si tu veux, on retourne, on lui demande. “
“ Non, laisse tomber. Faut qu’on aille au taf de toute façon. Allez amènes-toi, on s’casse ! “
“ Mais attends, j’ai pas payé. “
“ Alors paye, t’attends quoi. “
Boubacar se planta au comptoir.
“ Payez-vous patron ! “ - et il sortit un beau billet de vingt euros.
“ T’es devenu riche ou quoi ? “ - lui demanda celui-ci.
“ Le travail patron, le travail. Je suis attaché commercial maintenant. “
“ T’es attaché commercial, ta société, elle s’appelle arnaque et compagnie par hasard ? “
“ C’est sérieux, j’vous jure. “
“ C’est ça, et c’est Ahmed ton directeur ? “
“ Ah, patron, t’es pas sympa, t’es anti-jeune ou quoi ? “ - et devant l’air de plus en plus énervé de son copain qui l’attendait sur le trottoir, il conclut - “ Mais j’taime bien quand même. Allez salut patron. “
Celui-ci, lui tournant le dos, ne daigna pas lui répondre
V
Quand deux mémés plongent dans l’horreur.
Le lendemain, les deux mamies buvaient tranquillement leur grenadine sagement attablées chez Monique.
“ Que se passe-t-il Iris, qu’est-ce qui nous arrive ? Depuis, deux jours nous vivons dans l'absurde et la folie. Tu te rends compte ? “
Devant le regard empli d’innocence de son amie, Marguerite s’en voulut d’insister.
“ Mais réfléchis un peu ! Depuis des années, nous vivons une vie tranquille, sans à coups, un train-train calme. “
Iris l’interrompit.
“ Tu parles de ce train-train qui fait de nous des vieilles. C’est peut-être le moment de changer de train, tu ne crois pas ? “
Son amie en eut le souffle coupé.
“ Mais enfin, tu ne te rends pas compte. Tout à coup, nous rencontrons deux jeunes hommes, charmants je te l’accorde, mais nous ne les connaissons ni d’eve, ni d’adam. C’est quand même pas pour nos beaux yeux qu’ils veulent nous aider. A moins, qu’ils ne soient pervers, mais deux en même temps, ça serait trop beau. Non, il y a sûrement quelque chose d’autre ? Et ce marabout et ce qui s’est passé chez lui, je ne comprends pas et ce que je ne comprends pas, m’effraie. Et pourquoi, alors qu’il ne nous ait rien arrivé depuis toutes ces années, cet homme brusquement nous attaque et perd cette serviette. Ensuite tout semble s’enchaîner d’une manière si naturelle, tellement naturelle que nous acceptons la marche des événements sans même nous poser de questions. Est-ce que nous n’avons plus le choix ? Que les événements se mettent en place sans même que notre libre arbitre puisse se manifester ou alors est-ce que nous ne serions pas sous domination ? “
Devant l’air d’incompréhension de son amie, elle précisa.
“ Envoûtées ! Peut-être, nous sommes envoûtées. Tout cela me fait peur Iris. Je ne sais pas ce qui nous arrive. Je ne sais pas ce que nous allons trouver, et ça aussi, cela me fait peur. “
Iris murmura absorbée dans sa pensée.
“ Qu’est-ce que tu as dit, je n’ai pas entendu ? “
“ L’aventure, Marguerite, c’est l’aventure qui les intéresse. Tu ne comprends pas, ils sont jeunes comme nous, nous sommes âgées. Ce qui nous rapproche, c’est l’ennui parce que l’ennui, lui, il n’a pas d’âge, tu comprends ? “
Marguerite comprenait parfaitement, mais têtue comme une mule, ne voulait pas lâcher pied.
“ Qu’est-ce qu’il va nous arriver, le sais-tu seulement Iris ? “
Son amie leva vers elle un regard lumineux, dans lequel se devinait toute son espérance, celle d’hier et celle d’aujourd’hui.
“ L’aventure Marguerite, l’aventure, c’est tout. “
A ce moment, la porte du café s’ouvrit sur un Bouba particulièrement agité.
Les deux amies s’interrompirent pour le saluer gentiment comme il s’asseyait à leur table.
“ Comment allez-vous monsieur Boubacar ? “
Celui-ci ne répondit pas tout de suite, le regard fixé fébrilement vers l’extérieur du bar tabac.
“ Bien, bien, mais il faut que nous partions immédiatement. Ahmed, nous attends déjà là où vous savez. “ ajouta-il en baissant la voix.
D’un même réflexe, toute deux répondirent d’une même voix :
“ Oui, nous savons. “
“ Très bien, allons-y. J’ai une voiture qui nous attend.”
“ Vous avez une voiture...à vous ? “ demanda Marguerite.
“ Non pas à moi. Vous verrez. On y va ? “ Dit-il en se levant, le regard à nouveau fixé vers l’extérieur.
“ On y va. “ confirma Iris en se levant à son tour.
Un client qui les vit sortir tous ensemble, s'enquit auprès de la patronne.
“ Qu’est-ce qu’il fout ce renoi avec les mémés grenadine ? “
Monique n’apprécia pas le ton employé pour parler de Boubacar et répondit sèchement.
“ Il les fournit en couches culottes, ça te va ? “
“ Ah, non, alors, si tu le prends comme ça, je peux aller boire ailleurs. “
“ C’est ça, va boire ailleurs. “
“ Qu’est-ce qui te prends, t’as mangé du rat. Bon dieu, si on peut plus parler, y’a plus qu’à s’taire. “
Et le silence retomba sur le bar tabac de la rue de la Grange aux Belles.
Pendant ce temps, les mamies suivaient Baboucar jusqu’à la rue Bichat voisine où il s’arrêta devant une mercédès flambant neuve, d’une belle couleur verte.
“ Oh, quelle belle voiture ? “
“ Elle est à vous, monsieur Boubacar ? “ rajouta Iris.
“ Non, elle est pas à moi, c’est mon oncle qui me l’a prêtée, vous savez, mon oncle le marabout. “
“ Ah, oui, votre oncle, quel homme charmant. “
Un instant, Boubacar se demanda si Marguerite se moquait ou si sa remarque était parfaitement innocente. Il faut dire qu’il se sentait légèrement stressé. Il préféra pencher pour la remarque innocente.
“ Allons-y ! Ahmed nous attend déjà rue de l’Abbé de l’épée. “
Iris doctement lui demanda : “ Vous saviez monsieur Boubacar que l’Abbé de l’épée a inventé le langage par signes des sourds-muets ? “
“ Ah bon ! “
Manifestement Boubacar n’en avait rien à faire. Il ouvrit les portes pour permettre à ces demoiselles de s’installer avant de démarrer en douceur. Tout le trajet ressembla à ce démarrage sous un déluge de compliments des deux mamies qui n’avaient jamais été plus loin que le permis de bicyclette.
Bouba respectait scrupuleusement le code de la route ce qui dénota pour les deux amies un vrai professionnel de la conduite.
La voiture fut garée rue Gay-Lussac plutôt que dans la rue elle-même, par prudence annonça Boubacar car nul ne pouvait savoir ce qui les attendait au 3ème étage du numéro 5.
La rue de l’Abbée de l’Epée est une rue commerçante, bien ombragée par une douzaine de marronniers d’une hauteur de quatre mètres dont les feuilles dissimulient les étages. Le numéro cinq était en bâtiment à la façade grise qui tranchait avec les immeubles environnants d’une blancheur de craie. Il se trouvait entre un hôtel et un café-restaurant “ Le Manzac “ dont le prix du menu annonçait la qualité du repas.
Par mesure de précaution, Ahmed les attendait sur le trottoir opposé, en face du restaurant. Il les interpella joyeusement lorsqu’ils le rejoignirent.
“ Bonjour madame Marguerite, bonjour madame Iris, Ahmed au rapport “ - dit-il en faisant un salut militaire de la main - “ Je suis là depuis sept heure ce matin et je n’ai pas remarqué de mouvements significatifs aux fenêtres du troisième étage. Vous pourrez d’ailleurs constater par vous mêmes que les volets sont restés clos jusqu'à cette heure “ - il jeta un coup d’oeil à sa montre - “ 10 heures du matin. Ce qui laisserait supposer, à priori, que cet appartement qui semble par ailleurs occuper tout l’étage, n’est pas habité “ - il refit un salut militaire - “ voilà pour le rapport, chefs à vos ordres ! “
Tous les quatre levèrent les yeux sur le troisième étage suspect qu’ils distinguèrent mal à travers le feuillage dru. Une aura de mystère planait autour de ces volets clos, de mystère et de danger. Une décision s’imposait. Rester sur le trottoir ne rimait à rien et risquait en plus d’attirer l’attention. Les mamies s’imaginaient dans la peau de comploteurs, se sentaient des réflexes innés revenir à la surface de leur vécu.
“ Il faut prendre une décision “ - remarqua Iris et elle ajouta malicieusement - “ Un proverbe chinois dit : Seul celui qui n’avance pas, peut regretter d’être resté derrière. “
“ Tiens, maintenant, tu connais les proverbes chinois ? “ s’étonna son amie.
Iris rougit comme un coquelicot et avoua timidement : “ Non, je viens de l’inventer, mais il me paraissait tellement de circonstance, excuse-moi, Marguerite.
Le spectacle était à fondre en larme. Les deux amies s’étreignaient tendrement et si Ahmed n’avait pas mis le holà rapidement, il est certain qu’elles auraient inondé le trottoir d’une mare de bons sentiments en forme de souvenirs.
“ Il faut y aller, nous ne pouvons rester plantés ici, venez. “ leur dit-il en étreignant respectueusement l’épaule de Marguerite.
“ Allez où ? “ s’étonna-t-elle.
“ Mais au coeur du mystère, madame Marguerite, c’est là où se trouve la solution du trésor. “ lui rappela Ahmed.
Elle eut un mouvement de tout le corps pour se redresser.
“ Vous êtes prêtes, on y va ? “
“ Nous sommes prêtes. “ accorda Iris.
Courageusement l’équipe se mit en route pour sonner à la porte d’entrée de l’immeuble. Celle-ci s’ouvrit sans problème malgré le digicode et ils pénétrèrent dans un vaste corridor qui donnait sur une large cour ceinturée de corps de bâtiments.
Au bas de l’escalier A, désert, un ascenseur les attendait. Ils préférèrent se serrer dans l’étroite cage d’ascenceur afin d’éviter un deuxième voyage qui aurait pu leur faire croiser une personne du voisinage. La prudence était à l’ordre du jour.
Au troisième une seule porte face à l’escalier, donc aucun voisin pour survenir à l’improviste.
Ahmed sonna une fois, sonna deux fois, sonna trois fois. Pas de réponse.
“ Qu’est-ce qu’on fait ? “ demanda Iris.
“ Attendez, autrefois, j’ai travaillé chez un détective privé et c’est un métier où on apprend à ouvrir les portes récalcitrantes. “
Boubacar sortit un jeu de clé de sa poche et se mit à farfouiller dans la serrure sous les yeux effarée des deux amies.
“ Mais, vous n’avez pas le droit monsieur Boubacar. Je vous en prie, arrêtez immédiatement ! “ et ajoutant le geste à la parole Marguerite se jeta courageusement sur la porte pour lui faire un rempart de son corps. Sous la poussée violente, ladite porte s’ouvrit toute seule.
Tout les quatre fixèrent étonnés l’espace sombre et béant devant eux.
“ Félicitations Madame Marguerite, vous êtes forte, très forte, je dirais. “ lança plaisamment Boubacar.
“ Mais, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait, je vous le jure, je n’ai rien fait. “
“ Ne soyez pas modeste Madame Marguerite, vous êtes plus forte que vous le dites. Mais laissons cela et rentrons avant qu’un voisin ne vous surprenne en plein cambriolage. “
La peur d’être surprises en plein acte délictueux décida les deux mamies à entrer précipitamment dans le lieu sombre et mystérieux. Une fois la porte refermée, Boubacar alluma la lumière du vestibule.
“ Bien, maintenant que nous sommes dans les lieux, il va falloir se partager le travail en n’oubliant pas que nous sommes à la recherche d’indices. “
Les mamies gardaient les yeux scotchés sur le sol ce qui finit par attirer l’attention des deux lurons, leurs compagnons.
“ Qu’est ce qu’il y a ? “
“ Cette poussière, vous ne remarquez pas cette poussière. Le ménage n’a pas dû être fait au moins depuis trois jours et personne n’est venu depuis car la poussière ferait ressortir toute trace de pas. “
“ Bien, madame Iris, ce qui nous permet de supposer que nous avons du temps devant nous, sans pour autant prendre de risques inconsidérés. Je propose que l’on se partage l’appartement. Pour vous mesdames, les pièces de ce côté-ci et pour nous les autres. Comme nous ne savons pas ce que nous cherchons, il ne faut rien négliger, tiroirs, armoires, regardez sous les matelas, sous les tables pour vérifier si rien n’y a été dissimulé et partout où vous penseriez comme endroit où cacher quelque chose. Surtout avant d’allumer les lumières, n’oubliez pas de tirer les rideaux, on ne sait jamais et surtout, on évite de laisser des empreintes, vous avez compris ? » Elles firent un signe d’approbation. « Nous sommes d’accord, bien, alors au travail ! “
Ahmed avait parfaitement résumé la situation, l’indécision devait faire place à l’action. Les deux mamies se prirent donc les chambres et les deux copains le bureau, la salle de séjour et la salle à manger.
Le coeur des mamies battait, c’était la première fois qu’elles commettaient un cambriolage. L’aventure commençait donc vraiment.
L’appartement était vaste, il faisait certainement plus de 160 m2 avec trois chambres à coucher. Après un premier coup d’oeil rapide, les deux amies conclurent que la première, la plus vaste devait appartenir au maître de maison, les deux autres d’un décor plus fonctionnel devait plutôt être réservé à des hôtes de passage. Cependant, toute à leur excitation, elles ne négligèrent aucune des chambres qui bientôt se retrouvèrent sens dessus dessous, les tiroirs béants et leurs contenus éparpillés dans les pièces, les draps projetés au hasard et les matelas gisant sur le sol.
Tout cela sous le regard stupéfait de Rayénari dont la tête sortait du sac et les yeux des orbites. Il n’avait sûrement jamais vu un tel spectacle de la part de ses servantes d’habitudes si hystériques sur la propreté. Aussi, se méfiant d’une révolution possible, il préférait contempler de l’intérieur de son appartement mobile plutôt que prendre des risques à l’extérieur. Néanmoins, il était évident qu’il désapprouvait totalement leur comportement exalté. Seulement, pour le moment du moins, les deux amies n’avaient cure des pensées profonde de leur petit minou, en vérité pour la première fois, elles s’en fichaient comme de l’an quarante.
Dans les deux dernières chambres, elles ne découvrirent rien de particulier. Les armoires et les tiroirs étaient vides, sous les matelas, il n’y avait pas un os à ronger et les oreillers qu’elles découpèrent consciencieusement grâce aux ciseaux trouvés sur place ne leur révélèrent nul mystère.
Par contre dans la première chambre, la photo du maître de maison trônait dans un cadre doré posé sur meuble de chevet. Iris se saisit du cadre pour en extraire la photo et l’examiner de tous côtés. Pour le moment, c’était le seul indice qu’elles avaient réussi à découvrir. Pas de quoi être fières en vérité.
“ Regarde, il y a quelque chose de noter sur le verso de la photo. “
A son tour, Marguerite examina l’objet du délit. En effet, son amie avait raison, une série de chiffres et de lettres se détachaient nettement écrits au feutre noir.
P6-5D-12G.
Qu’est-ce que cela pouvait bien vouloir dire ?
Devant ce rébus incompréhensible, elles décidèrent de continuer la fouille encore plus systématiquement que dans les autres chambres. L’armoire fut entièrement vidée de tout les vêtements d’homme, ce qui leur permit de constater, premièrement qu’aucune femme n’avait demeuré en ces lieux, deuxièmement que l’homme était de taille moyenne, dans les 1 m 75.
Dans les tiroirs d’un meuble bas, elles trouvèrent sous une pile de drap une liasse de feuillets couverts du même genre de signes que ceux trouvés dans la serviette. Ainsi donc, ils ne s’étaient pas trompés, l’affaire était liée. Fières de leurs trouvailles, elles se précipitèrent pour rejoindre leurs jeunes compagnons dans la salle à manger.
Elles les trouvèrent assis tranquillement dans de confortables fauteuils en cuir en train de siroter chacun une bière dénichée au frigidaire. lls avouèrent leur échec. Malgré le soin mis dans leur recherche, ils n’avaient rien, de rien trouvé. La déception se lisait sur leurs visages.
Toutes heureuses, elles firent un compte-rendu circonstancié de leur recherche et d’un geste théâtrale, elles présentèrent leur découverte.
Deux sifflements admiratifs accueillirent la trouvaille. Boubacar s’empara des feuillets pour les examiner avec soin, mais avant de les repasser à son camarade, il eut une réflexion lumineuse.
“ C’est bizarre, on dirait que ces gens ont écrit des rapports chiffrés, mais des rapports sur quoi et pour qui ? “
“ Tu as raison Bouba, c’est exactement ça, des rapports codés. Un rapport pour chaque agent et ce que viennent de découvrir Madame Marguerite et Madame Iris va nous apporter, j’en suis sûr un nouvel élément. “
Iris demanda d’une petite voix :
“ Peut-être qu’il serait temps de partir lorsque vous aurez fini votre boisson, vous ne pensez pas monsieur Ahmed ? “
“ Vous avez raison, nous sommes déjà restés trop longtemps dans cet appartement. Nous mettons nos bouteilles à la poubelle après les avoir essuyé pour éviter de laisser nos empreintes et nous partons. “
Alors qu’ils se dirigeaient vers la cuisine, ils aperçurent monsieur Rayenari dans le couloir menant aux chambres.
“ Qu’est ce qu’il fout ici ? “ éructa Boubacar. Ce bâtard, rajouta-t-il in petto.
“ Attends, regarde, qu’est-ce qu’il est en train de faire ? “
Ce que faisait monsieur Rayenari en ronronnant, il lapait tout simplement un liquide sur le carrelage devant un placard mural.
“ Bouba, va chercher les mémés ! “
Une fois celles-ci arrivées, Ahmed leur demanda.
“ Mesdames, est-ce que vous avez fouillé ce placard ? “
Au lieu de répondre, les deux mamies se précipitèrent sur leur pauvre petit minou qui risquait de s’empoissonner en se nourrissant de n’importe quoi dans un endroit inconnu. Lorsque Iris se releva, le chat chat dans les bras, sa main était rougie.
Elle la regarda d’un air d’incompréhension. Ils regardèrent sa main d’un air d’incompréhension. Un soupçon d’angoisse leur étreignit le coeur.
“ Mesdames, je répète ma question. Avez-vous fouillé ce placard ? “
D’un air penaud, elles avouèrent l’avoir négligé tellement elles étaient pressées de leur montrer leur découverte.
“ Attention, je l’ouvre. “ prévint Ahmed sans que ces dames aient le réflexe de s’écarter de la zone de danger.
Elles se tenaient devant le placard aux portes coulissantes lorsque d’un geste brusque Ahmed les ouvrit. Elles eurent à peine le temps de regarder à l’intérieur car ce fut tout de suite l’horreur totale qui vint à leur rencontre !
Iris leva la tête au moment où un visage ensanglanté s'affaissait dans sa direction. Dans un éclair de conscience, elle crut deviner un cadavre se précipitant à sa rencontre pour le baiser de la mort. Son esprit se déchira, un hurlement jaillit de son gosier et elle s’effondra évanouie, les bras refermés sur le chat chat, le cadavre les recouvrant comme un linceul.
Un silence s’abattit sur le reste de la troupe. Des feulements de colère se faisaient entendre. La tête perdue Marguerite, complètement affolée, se raccrochait aux miaulements de son chat chat, avec la sensation que seul, ils pouvaient la raccrocher à la réalité.
“ Mon minou, mon minou chéri, où il est le chat chat à sa maman, viens vite voir ta maman chérie, où tu es mon petit chéri ? “
Elle tournait comme une girouette autour d’elle même. Répétant comme une litanie son appel.
Ahmed et Boubacar restaient statufiés, sans réaction, ce qui eut le don de fixer l’attention de Marguerite sur quelque chose de tangible et de la mettre hors d’elle.
“ Mais, faites quelque chose, restez pas là sans rien faire, mon Rayenari a mal, vous l’entendez pas ? Aidez-moi ! “
Devant leur manque de réaction persistant, elle se mit à leur frapper la poitrine à tour de rôle de ces petits poings en criant.
“ Aidez-nous, aidez-nous, je vous en supplie ! “
Et tout à coup, elle s’effondra sur le sol, le visage en larme, les genoux frôlant le visage de son amie à demi recouvert par le visage ensanglanté du mort. Elle vivait l’enfer, l’enfer et la folie.
La crise de Marguerite eut le don de réveiller les deux copains de leur léthargie.
“ Madame Marguerite, levez-vous s’il vous plaît, venez-vous asseoir dans le salon. “
Pendant qu’Ahmed s’occupait de Marguerite, Boubacar dégageait Iris de l’emprise du cadavre libérant en même temps Rayenari qui s’enfuit en feulant de colère.
“ Sale chat !“ fut la seule réflexion de Boubacar en soulevant Iris dans ses bras pour la conduire dans le salon.
Une fois les deux mamies confortablement installées dans le salon, les deux compagnons se demandèrent comment arriver à les remettre sur pieds. Les hurlements avaient sûrement dû alerter les voisins, il allait falloir faire vite pour éviter de se faire cueillir par les flics. Les abandonner sur place n’aurait pas été très élégant et certainement pas très prudent.
Iris était toujours évanouie, Marguerite secouée de sanglots convulsifs.
Le temps passait et le risque de voir les flics débouler augmentait.
Boubacar se mit à fouiller le placard à alcool pour en ressortir une bouteille de whisky au trois quart pleine. Il la saisit à l’aide d’un chiffon et sans hésitation en fit boire de force aux deux amies. Le temps pressait et son angoisse augmentait.
Sous l’effet du liquide brûlant, Marguerite réagit aussitôt en toussant. Iris réagit à la deuxième coulée et faillit s’étouffer. Il fallut lui donner de grandes claques à lui briser les omoplates pour qu’elle reprenne ses esprits.
Les deux camarades les pressèrent pour quitter l’appartement et soutinrent leurs pas vacillants. Ils arrivaient à la porte lorsque Iris eut un cri déchirant :
“ Rayenari, où est Rayenari, je ne partirais pas sans lui. “
Et joignant le geste à la parole, elle se laissa tomber sur le sol aussitôt imiter par son amie.
“ Nous ne bougerons pas d’ici tant que Rayenari ne sera pas avec nous. “
“ Mais les flics vont arriver, il faut qu’on s’casse, vous pigez pas ça, faut qu’on s’tire. Qu’on s’tire, vous comprenez ! “
Iris regarda Boubacar d’un air scandalisé.
“ Vous devenez grossier, monsieur Boubacar, cela ne vous ressemble pas. “
Bouba se prit la tête dans la main, un sanglot secouant son corps.
“ C’est pas possible, je suis maudit, Allah m’a abandonné. “
Ahmed le tira par l’épaule.
“ Allez, amène-toi, faut retrouver ce crevard de chat. “
Marguerite eut un hoquet.
“ Je vous en prie, monsieur Ahmed, vous parlez d’un être humain. “
Ahmed, une envie de meurtre dans les yeux, ne lui répondit pas. S’il n’y avait que lui, le chat chat, il l’aurait découpé à la tronçonneuse et grillé à petit feux sur un barbecue.
Ils cherchèrent dans tout l’appartement, l’angoisse au ventre et la malédiction aux lèvres. Finalement, ils le dénichèrent dans la chambre du cadavre, ex-maître de maison. Chambre qui était sens dessous, matelas, draps, tout cela éparpillés un peu partout dans la pièce.
“ T’as vu ça, le bordel qu’elles ont foutus ? “ Boubacar était attérré. Manifestement, il désapprouvait ce travail de voyou.
“ N’importe quoi ! On aurait dû leur dire de remettre en place ! “
Le chat chat s’était replié sous le lit et n’avait visiblement aucunement l’intention d’en sortir. Aucune de leurs sollicitations ne le fit bouger et tout ce que Boubacar réussit à faire, ce fut de se faire griffer le dos de la main. Il montra sa main blessée à son camarade.
“ Je vais le tuer, j’te dis que je vais le tuer ! “
“ Calme-toi, y’a assez d’un mort. “
“ Alors essaie-toi, tu vas voir. “
Essai qui ne fut pas couvert de succès. Rayénari persistait.
Découragés, mais pressés, ils firent venir les deux mamies qui appelèrent leur petit chéri en lui présentant son sac.
“ Chéri minou, chéri minou, on rentre à la maison. “
Avec un feulement de mépris, Rayenari se décida à quitter son refuge sous les regards chargés de haine des deux camarades et sous les regards pleins d’amours des deux amies. Devant son sac ouvert, il se permit une dernière minauderie. Il s’arrêta, se lécha consciencieusement avant de finir par se décider à réintégrer son logis.
“ Comme il a dû souffrir. “
La réflexion d’Iris laissa les deux camarades sans voix.
VI
Deux mémés hors normes
Ahmed ouvrit doucement la porte d’entrée. A l’affût du moindre bruit, il s’engagea sur le palier et comme rien ne l’alertait, il appela l’ascenseur. Ensuite, il fit signe à ses compagnons de le suivre.
“ Voilà l’ascenseur, moi et Boubacar nous allons descendre en premier par l’escalier. Si vous entendez du bruit, vous montez au dernier étage et vous vous débrouillez pour rentrer chez l’un des locataires, par exemple en prenant prétexte que l’une de vous sa un malaise et que vous devez téléphoner d’urgence à votre docteur, d’accord ? “
“ La police ? “ murmura tremblante Marguerite.
“ Nous ne sommes pas des criminels. “ argumenta Iris.
“ A l’aise Blaise. “ trancha Baboucar.
Mais devant les gros yeux d’Ahmed, il avala son clapet comme on avale une serpillière.
“ On ne sait jamais, avec tout le tapage que nous avons fait, rien n’est impossible. Espérons que la baraka est avec nous. “ Ajouta Ahmed pour rassurer son monde.
“ Baraka “- rétorqua Iris qui n’écoutait que d’une oreille - “ c’est un policier ? “
Ahmed leva les yeux au ciel.
“ Mais non, mais non ! Baraka, c’est....et puis zut, on va pas discuter le bout de gras sur le palier en attendant de se faire cueillir par la maison poulaga. Allez, on dégage ! “
Joignant le geste à la parole, il entraîna son copain dans la cage d’escalier pendant que ces dames pénétraient dans l’ascenseur.
Arrivés sans mauvaise rencontre au rez-de-chaussée, ils se précipitèrent sur la porte d’entrée le coeur battant. Sans rire, chacun d’eux s’imaginaient se retrouver devant une compagnie de gardes républicains, les mousquetons pointés, les attendant à la sortie, prêts à faire feu.
Leurs coeurs faisaient autant de bruit que la porte qui s’ouvrit sur le bruissement habituel de la rue. Ils étaient libres.
“ Calmos, calmos. Nous ne devons pas nous faire remarquer. Surtout ne pas être agité, surtout marcher normalement, ne pas courir. “ Prévint Boubacar avant de s’engager dans la rue. “ Il faut mieux que nous marchions séparément. Rendez-vous à la voiture. On passe les premiers, vous suivez à dix mètres. Allons-y ! “
Ainsi fut fait. A la queue leu leu, les hommes d’abord, les femmes à la suite, la troupe parvint sans faire de mauvaises rencontres à l’angle de la rue Gay-Lussac. Là, une mauvaise surprise attendaient nos amis. La voiture était le centre de l’attention de trois personnages dont l’un en uniforme de policiers et les deux autres en habits civils.
“ Merde des flics ! “ soupira Boubacar.
“ Putain, ils sont rapides. “ compléta Ahmed.
“ Tu parles Charles, c’est la voiture du préfet de police. “
“ Du quoi ! Mais t’es relou, piquer la voiture du patron des keufs. Non, seulement, on est bon pour la taule, mais en prime, ils nous font une réservation directe sur le prochain charter. “
“ T’affole pas. J’ai pas fait exprès. “
“ Mais, tu l’as piqué où ? “
“ Au champs, ce con, il avait laissé la clé de contact. J’lai pris, c’est tout. Y’a pas de quoi en faire un fromage. C’est après seulement que j’ai vu ses papiers. Tu parles d’un sale coup. “
“ Ouais, en tout cas, faut s’tirer, ils sont en train de nous chauffer. “
En effet, les policiers en question les fixaient avec sur leur visage tout sauf un sourire amical sur leurs lèvres glacées.
A ce moment, les mamies les rejoignirent. Iris remarqua tout de suite la présence policière.
“ Mon dieu la police ! “
et ses mains se mirent à trembler.
Bouba qui s’apprêtait à raconter un mensonge gros comme une maison vit tout de suite l’échappatoire.
“ Oui, il ne faut pas rester là. Je sais pas comment ils ont repéré la voiture, mais je pense pas qu’il nous aient encore identifiés “ - Boubacar n’était pas à une contradiction près, mais les mamies trop émotionnées ne relevèrent pas - “ Le mieux, c’est de descendre jusqu’au jardin du Luxembourg et prendre le RER.
“ Oh, oui, j’vous en prie, je ne veux pas aller en prison, je ne veux pas aller en prison. “
“ Mais non, madame Marguerite, personne n’ira en prison, je l’assure, sur la tête de ma mère “ - Et hypocritement il ajouta - “ d’ailleurs que deviendrait ce pauvre petit chéri de Rayénari. “
“ Mon dieu, mon dieu, notre pauvre petit minou. Tu te rends compte Iris. Vite partons, partons vite ! “
De leur côté, les policiers avaient cessé de les fixer en les voyant en compagnie de deux respectables grands-mères. Des voyous et des mères-grands, c’était quelque chose qui n’allait pas ensemble dans leurs esprits retors.
Ils descendirent donc tranquillement la rue Gay Lussac jusqu’à la place Edmond Rostand où d’un commun accord, ils décidèrent de se poser dans un café pour prendre un peu de repos et examiner les papiers ramassés chez le cadavre. Par précaution, Ils se choisirent une table au fond de la salle.
Les mamies avaient eu le temps de retrouver leurs esprits pendant la marche. Elles demandèrent un petit bol d’eau pour le chat chat et une grenadine pour chacune d’elle. Les hommes se prirent une bière comme deux musulmans respectueux des préceptes coraniques persuadés de se faire pardonner leurs pêchés durant le jeûne du ramadan de l’année suivante.
Pour payer, Ahmed sortit à la dérobée une liasse de billets si épaisse que les deux mamies en furent fascinées.
“ Mon Dieu, que d’argent ! “ s’extasia Marguerite.
Ahmed sourit énigmatique.
Boubacar, une fois le garçon partit, leur en sortit une de la même épaisseur.
“ Un petit emprunt. “ dit-il en rigolant.
“ Un emprunt “ - fit Marguerite d’un air offusqué - “ mais à qui ? “ - Une lumière se fit dans son esprit - “ pas à......l’autre quand même ? “ - ajouta-t-elle d’une voix mourante.
“ Et si, et celle-là, c’est votre part. “ dit avec un grand sourire franc Ahmed en leur tendant une troisième liasse sortie comme par miracle de derrière son veston. De toute façon, le mort, lui, n’en a plus besoin. Faut mieux que ça profite aux vivants, pas vrai madame Iris. Vous ne croyez pas ? “ S’inquiéta-t-il.
Les deux mamies scandalisées ne prononcèrent pas une parole. Le nez dans leurs grenadines, elles n’osaient lever les yeux sur leurs compagnons. “
Les deux copains se regardèrent interloqués, les mémés crachaient sur les tunes.
Ahmed s’éclaircit la voix “ hum...bon, euh, faut pas oublier que nous allons avoir des frais. Et en plus si l’argent ne fait pas le bonheur, il y participe un peu quand même. Après tout, chat chat pourra prendre des vacances à la mer. “ - ajouta-t-il perfidement.
L’énoncé du surnom de leur Rayénari adoré eut le don de réveiller les deux mamies de leur stupeur.
“ Mais enfin, c’est du vol ! “, s’exclama Iris.
“ En plus, un mort, c’est blasphème ! “ renchérit Marguerite.
“ Justement, il est mort, il en a plus besoin. “ - argumenta Boubacar - “ c’est pas comme si on volait un vivant. “
“ Raison de plus pour le respecter, vous n’avez aucun sens moral. Il n’est pas question pour nous de prendre le moindre centime à ce pauvre monsieur. C’est comme si nous l’assassinions une deuxième fois, n’est-ce pas Iris ? “
Ce fut au tour des deux garçons d’être atterrés. Ils n’en croyaient pas leurs oreilles, elles voulaient qu’ils rendent le fric à un macchabée. C’était la crise assurée dans leur amitié naissante. Ils baissèrent la tête tristement, une belle amitié allait prendre fin. Finalement, ce fut Iris qui sauva les meubles.
Elle mit sa main sur celle de sa campagne et la regardant droit dans les yeux dit d’un air digne.
“ Cet argent, nous le donnerons au curé de notre paroisse. Il sera pour ses pauvres. “
Estomaquée Marguerite n’osa souffler mot. Elles ne mettaient plus les pieds dans une église depuis que petites un curé leur avait passé la main sous la jupe à l’occasion de leurs premières communions.
“ N’est-ce pas, Marguerite ? “
Ahurie, elle ne sut comment réagir et se contenta d’approuver, ne comprenant plus rien à rien. Son amie jetait aux orties une vie de labeur honnête et sans tâche.
“ Certainement Iris, certainement. “ dit-elle dans un souffle à peine audible.
Ouf, l’interjection ne fut pas exprimée par les deux lascars, mais ils n’en pensèrent pas moins.
“ C’est une excellente idée “ - se permit Boubacar tout sucre, tout miel - “ nous allons faire de même avec l’imam de notre mosquée. Pas vrai, Ahmed ? “
“ Sûr, j’aurais dû y penser moi-même. C’est vraiment une belle idée. Vous êtes une personne extraordinaire madame Iris. Si, si croyez-moi “. - ajouta-t-il en la voyant rougir comme une jeune écolière.
Elle ramassa la liasse, la mit dans son sac, l’affaire était close.
Ahmed, soulagé, reprit la direction des opérations.
“ Bon, si nous reprenions notre affaire ? “
Hochements de têtes affirmatifs.
“ Bon, voyons ces feuillets. “ dit-il en les tirant de sa poche avec la photo du décédé.
“ Pas une bonne tête, celui-là. “ fut son commentaire.
Il commença à les examiner un à un, les passant au fur à mesure à Boubacar pour vérification. Soudain, il eut une exclamation.
“ Regardez, là, les chiffres, décalés comme dans les autres. Regardez, nous avons une suite de chiffre qui correspond au dos de la photo. C’est bien ça P6 correspond à la page 6. 5D correspond à la gauche de la ligne 5. 12G, ça doit être la douzième page. Voyons, oui voilà à gauche. Ca y’est Chantemesse. C’est sûrement le nom d’une rue. Attendez. “
Il appela le garçon pour lui demander un plan de Paris.
“ Voyons, Chantemesse. Tenez, là voilà, rue Chantemesse dans le 16 ème arrondissement proche du métro Porte Dauphine. Ce qui doit nous donner au 12 rue Chantemesse, appartement 6 au 5 étage. Qu’est-ce que vous en pensez ? “Déclara t-il d’un air triomphant.
“ C’est fort. “ souffla Boubacar, ça vaut bien une autre tournée.
Marguerite reprenant du poil de la bête lui rétorqua.
“ Dites-moi, jeune homme, vous n’allez pas tourner alcoolique, quand même ? “
Boubacar la regarda bêtement en se demandant à qui elle parlait.
“ Mais oui, c’est à vous que je parle mon jeune ami. Ne prenez pas cet air consterné. “
Maintenant, voilà qu’elle se prenait pour sa mère. Il eut une prière pour Allah pour qu’il la fasse disparaître mais il ne lui répondit que par un silence méprisant.
“ C’est pour rire. “ avoua t-il dans un rictus affligé.
Ahmed interrompit leur dialogue affectueux.
“ Qu’est-ce que vous en pensez, mesdames. Si vous n’êtes pas trop choquées, on s’embarque dans l’élan ou rapporter aux calendes grecs ? “
Les mamies se regardèrent, se jaugèrent et dans un sourire confiant, décidèrent d’un commun accord.
“ Nous sommes partantes ! “
Ahmed et Boubacar les regardèrent admiratifs, les mémés tenaient le coup. Si, ils en avaient eu de pareil dans la famille, cela aurait fait longtemps qu’ils seraient devenus les caïds dans leur quartier.
“ Bon d’accord, on est parti. “
“ Non, attendez, monsieur Ahmed. Marguerite et moi, nous avons quelque chose à faire avant. Rappelez-vous, nous devons d’abord remettre l’argent à notre curé. Nous vous rejoindrons après. “
“Comme vous voulez, nous allons d’ailleurs en profiter pour en faire de même avec notre imam. A quelle heure, vous voulez qu’on se retrouve ? “
“ Disons, vers quatre heure, au métro Porte Dauphine, devant le guichet, cela vous va ? “
“ Pas de problème, pour nous. Donc à tout à l’heure. Mais par prudence, nous partons d’abord et vous ensuite. “
“ La police ? “ souffla Marguerite.
“ On ne sait jamais “ - confirma Baboucar en se levant - “ N’oubliez pas qu’ils ont des machines qui peuvent lire les paroles même à travers les vitres de bistrot. “
“ Dieu du ciel. “ s’étonna Iris.
“ Lui tout seul. “ répondit Bouba laconique. Et personne ne comprit ce qu’il voulait dire.
Ils laissèrent les deux amies à leurs fantasmes et s’éloignèrent avec des airs de conspirateurs.
Aussitôt qu’ils furent partis, Marguerite demanda à brûle pourpoint à son amie.
“ Dis-moi, Iris, que compte-tu faire de cet argent en réalité ? “
Son amie la regarda en souriant.
“ Si, nous allions manger au restaurant. Je n’arrive même pas à me souvenir la dernière fois où nous avons pu nous payer un bon repas et après, on passe à la banque. Tu ne crois pas, Marguerite, sérieusement ? “
“ Oh, Iris. “ fut la seule réponse de son amie.
VII
QUAND RAYENARI SE DÉCHAÎNE
La rue de Chantemesse, une petite rue bourgeoise, tranquille à quelques mètres à peine du bois de Boulogne. Pas le genre d’endroit où peut traîner un beur et un renoi sans se faire remarquer. Mais la compagnie de deux mamies respectables peut à la limite permettre d’éviter les coups de téléphones anonymes au commissariat pour signaler la présence d’individus suspects traînant autour des belles voitures des bourgeois du quartier.
Au 12, la porte d’entrée était grande ouverte. Manifestement une entreprise de nettoyage s’occupait des lieux puisque la loge de la concierge brillait par son absence.
Avant de pénétrer dans les lieux, ils avaient jeté de la rue un oeil sur les étages. Le seul appartement dont les volets étaient tirés se trouvait au cinquième. Un frisson avait parcouru leurs colonnes vertébrales, comme une réminiscence d’un déjà vécu.
Ils se secouèrent, se regardèrent et pénétrèrent dans les lieux sans rien dire.
Ahmed parcourut la liste des locataires avant d’engager sa petite troupe dans l’escalier B, hélas sans ascenseur au grand dam de ces dames.
Les deux premiers étages leur furent une cure de jouvence, le troisième leur fit exprimer un léger essoufflement, le quatrième marqua un arrêt au palier et le cinquième les laissa les jambes coupées.
“ Oh, je n’en peux plus. “ souffla Iris.
“ De toute façon, on va pas plus haut. “ rigola Boubacar.
Marguerite le fusilla du regard en lui souhaitant de se faire déchirer la figure par son chat chat adoré. Heureusement pour lui, Boubacar qui détestait le pauvre minou ne lisait pas dans les esprits.
L’appartement 6 faisait face au 5. Le palier était calme. Les coeurs battaient dans les poitrines, aucun des protagonistes n’en menait large. Ahmed, instruit par l’expérience donna une forte poussée à la porte qui cette fois-ci encore s’ouvrit sans résistance.
Décidément, cela devenait une habitude. Méfiants, ils fixèrent le sombre vestibule. A pas prudents, ils pénétrèrent dans l’appartement où à cause des volets fermés, la pénombre régnait. Marguerite trouva le commutateur et la lumière jaillit sur un intérieur cossu et confortable. Des tableaux accrochés au mur dénotaient un goût artistique certain.
Le salon dont les portes ouvertes à deux battants faisait face à l’entrée. Ils avancèrent de trois pas, trois pas seulement et le coeur leur grimpa au cerveau. Assis dans un confortable fauteuil en cuir, un homme leur faisait face. ......la gorge tranchée.
Les deux mamies s’évanouirent de concert. Plouf, plus personne.
Boubacar regarda Ahmed, Ahmed regarda Boubacar et tous deux regardèrent le mort. Dans ses doigts de droite, il tenait une liasse de feuillets, dans ses doigts de gauche, il tenait un rasoir. Sur une tablette à côté du fauteuil trônait sa photo exposée dans un cadre doré.
“ Ouh, là, là, ça sent le cramé. “ expira Boubacar.
“ Faut s’tirer fissa. “ confirma Ahmed.
Alors qu’ils étaient sur le point de joindre le geste à la parole, Boubacar eut un dernier sursaut de dignité.
“ Et elles ? “
“ Il faut les récupérer. “ reconnut Ahmed à contre coeur.
Ils contemplèrent les corps étendus et virent le chat chat à ses mémés s’extraire de son panier pour se positionner entre eux et les corps de ses deux servantes.
Bouba voulut être gentil.
“ Gentil, gentil minou à sa mémére, il rentre dans son sac, le gentil minou. “
Un feulement de colère et un coup de griffe, heureusement évité, le dissuadèrent de persister dans son intention.
“ Putain, la galère ! “ souffla-il.
Hypocrite son copain le taquina : “ Tu vas pas me dire que t’as peur d’un chat ? “
“ Essayes-toi même, si t’es plus malin. Vas y, fais moi une démo ! “
“ Ok, Ok, t’énerve pas ! “
Ahmed se dirigea vers la table de la salle à manger, saisit la nappe, la déplia comme un toréador sa cape sur son épée pour l’estocade finale et s’approcha prudemment du féroce animal.
Rayenari regarda s’approcher l’agresseur. Ses griffes jaillirent comme des lames de rasoirs et il bondit sur le meurtrier bien décidé à le hacher menu sur place.
Heureusement Ahmed dans un réflexe projeta la nappe à la manière de ce filet que les pêcheurs appellent épervier emprisonnant ainsi Rayenari. La nappe retomba par terre, enrobant chat chat comme un suaire.
Il n’y eut pas de réaction. La nappe resta inerte. Ahmed reprit son souffle pour se remettre de la terreur ressentie à la vue du fauve déchaîné à hauteur de son visage. Par chance, il avait préservé sa gueule d’amour.
“ Vite Bouba, il faut le coincer ! “
Boubacar s’élança d’un bond près de la nappe au moment même où le chat-chat en surgissait l’oeil furibard.
Bouba et Ahmed se sentirent mourir. Le chat, le poil hérissé, toutes griffes dehors, le regard allant de l’un à l’autre prenait tout son temps pour choisir sa future victime expiatoire. Plutôt que le renoi, il choisit le beur, le chef des assassins. Il bondissait à nouveau lorsqu’un cri explosa dans la pièce :
“ Chat chat ! “
Le chat chat retomba sur ses pattes, regarda sa maîtresse, un air d’incompréhension flottant dans les yeux hagards et finalement s’en approcha pour se frotter en veine d’affection.
“ Mais, mon chat chat ! Qu’est ce qui se passe ? Monsieur Ahmed, monsieur Boubacar ? Qu’est-ce qu’au nom de dieu, alliez-vous faire ? “
Son regard vacilla entre les deux garçons et son minou adoré puis vacilla de son amie toujours évanouie au cadavre dans le fauteuil en cuir qui la regardait d’un oeil vide.
“ Oh, mon dieu !“ - et elle serait repartie dans un évanouissement si Ahmed ne s’était précipité pour la saisir et lui donner une petite tapette sur le visage pour l’obliger à reprendre ses esprits. La vérité est qu’il lui en refila deux pas trop fortes, mais suffisantes pour qu’Iris se redresse en hurlant.
Boubacar leva les yeux au ciel. Allah, le miséricordieux l’avait adandonné, maintenant il en était sûr.
“ Vous m’avez frappé, vous m’avez frappé ! “ - et de saisir Marguerite en la secouant comme un sac de patates. La pauvre ouvrit les yeux pour ne saisir qu’un plafond qui avait une fâcheuse tendance à tanguer dans tous les sens.
“ Marguerite, ils m’ont frappé ! “
“ Frapper, frapper, mais personne m’a frappée. “ - s’étonna-t-elle à demi comateuse.
Reprenant ses esprits, elle se rendit compte que sa douce amie était en train de la secouer comme un prunier.
“ Mais arrête Iris, arrête ! “ - et elle saisit à son tour son amie à bras le corps. Iris eut la force de dire “ Marguerite. “ Elles se serrèrent très fort et de puissants sanglots les secouèrent. Puis, peu à peu, tout se calma.
Marguerite apercevant le cadavre, demanda à son amie.
“ Tu crois qu’il est mort ? “
Iris fixa la gorge tranchée proprement d’une oreille à l’autre.
“ Oui, ma pauvre chérie, je crois qu’il est mort. “
Le regard perdu de Marguerite se posa sur un Boubacar imitant le jeu de l’archer sur un violon imaginaire en les regardant. Elle en eut un hoquet d’indignation. Vraiment, rien ne leur serait épargné aujourd’hui. Elle se contenta d’un “ Vous êtes méprisable. “
“ Méprisable, peut-être, madame Marguerite “ - dit-il en indiquant la porte d’entrée qui était restée ouverte tout ce temps là - “ mais il serait temps de partir avant que la police n’arrive. Vous ne croyez pas ? “
Marguerite fixa la porte et ses yeux s'agrandirent sous l’effet d’une terreur abjecte.
Boubacar se demanda qu’est-ce qui pouvait bien lui arriver encore. Elle tendit le bras en direction de la porte. La compagnie se retourna d’un bloc et la terreur les submergea aussi. Un homme en pardessus, affublé d’un borsalino sombre au bord retombant, le visage recouvert d’un masque d’une blancheur cadavérique les regardait. Les deux mamies s’évanouirent derechef. Ahmed et Boubacar se regardèrent interloqués.
“ C’est quoi ça ? Carnaval ! “
Comme pour conforter l’opinion de son copain, Ahmed lui demanda :
“Pince-moi Bouba, je rêve. “
Ce que fit l’autre sans ménagement.
“ Aïe, mais t’es malade. T’es ouf ou quoi, tu m’as fait mal. “
“ Mais, c’est toi qui me l’as dit. “ protesta Bouba.
“ Mais, j’t’ai pas dit de m’arracher la peau, espèce de malade. “
“ Bon, ça va, excuse, j’recommencerais pas. ‘
“ Alors ça, tu peux croire. “ dit-il en regardant à nouveau du côté de la porte.
“ Mais il est où cet empafé ? “
La sombre silhouette avait disparu.
Un feulement attira leur attention. Le chat chat se frottait contre les jambes du cadavre en ronronnant.
“ On est reparti pour un tour. “ soupira Bouba en montrant alternativement les mamies évanouies et le chat grimpant sur le mort.
“ Attend ! “
“ T’as une idée ? “
Ahmed prit une bonne respiration et hurla à l’oreille des mamies.
“ Police, Police ! “
Boubacar, le cerveau bloqué en entendant les hurlements de son copain se tapa la tête de la main gauche d’un air désespéré. « J’hallucine ! »
Pourtant le mot police eut le don de traverser l’inconscient des mamies qui se relevèrent d’un seul bond pour s’agiter en tout sens à la recherche de leur petit minou adoré.
“ Chat chat, où es-tu. “ psalmodièrent-elles de concert.
Ahmed tapota l’épaule de Marguerite.
“ Oui. “
“ Là ! “ dit-il en indiquant Rayenari couché sur le col du mort lapant la gorge ouverte dans l’espoir de réveiller le monsieur. “
“ Il est vraiment chelou ce chat. “ soupira Boubacar.
“ Mimi, vilain dégoûtant, viens ici tout de suite ! “ ordonna Iris.
Le chat chat leur renvoya un regard méprisant et continua son opération de sauvetage.
“ Oh, là, là, il est grave. “ insista Boubacar.
Iris prenant son courage à deux mains se déplaça pour saisir le mauvais drôle par la peau du cou - “ Tu ne sais même pas si le monsieur s’est lavé petit dégoûtant.” - et elle le réintégra de force dans son panier.
Ahmed saisit les feuillets et embarqua cadre et photo et enfouit le tout dans une serviette trouvée sur place.
“ Bouba, tu prends le bras d’Iris, je prends celui de Marguerite. Si l’on rencontre quelqu’un, personne ne se méfiera. Et maintenant fissa ? “
“ Fissa ? “ demanda Marguerite.
“ Cela veux dire, faisons vite en égyptien. “ lui répondit Ahmed.
Les mémés furent portées qu’elles ne posèrent leurs pieds sur les marches. Il est vrai qu’elles ne pesaient chacune pas plus lourd qu’une boîte de corn fleaks.
Le pied à peine posé sur le trottoir, le temps de s’éloigner d’une vingtaine de mètres, le hululement de plusieurs sirènes se fit entendre. Au moment où ils s’apprêtaient à tourner le coin du boulevard Lannes, trois voitures de police s’engouffrèrent dans la rue, bloquant net au niveau du numéro 12.
Plusieurs policiers en uniformes sautèrent à la volée des portières pour pénétrer sous le porche en courant. De la troisième voitures, deux hommes en civil descendirent calmement. L’un d’eux en trench coat alluma une cigarette en fixant la façade de l’immeuble. Son regard glissa sur la rue et la suivit jusqu’à l’endroit où se tenait nos acolytes. Il accrocha le regard de Boubacar qui en eut froid dans le dos.
“ On s’tire. “ - murmura-t-il.
Et le quatuor de se remettre en marche échappant de justesse à la suspicion policière. Mais le coeur n’y était plus, l’ombre de la justice venait de planer trop près de leurs faibles personnes et en plus ils avaient croisé le chemin de la mort, mauvais présage.
Afin de ne pas trop traîner dans le quartier, Ahmed héla deux taxis. En faisant embarquer les deux mamies, il leur confia les documents et leur donna rendez-vous pour le lendemain au bar tabac de la Grange aux Belles. Ils devaient faire une pause. Trop d’émotions, trop d’événements. Chacun devait réfléchir de son côté.
“ Je vous téléphonerais ce soir pour vous dire pour prendre de vos nouvelles. En attendant motus. Ce n’est pas le moment d’attirer l’attention sur nous ».
“ Très bien, au revoir monsieur Ahmed. “
“ Appelez-moi Ahmed tout court, madame Iris après tout, nous avons beaucoup partagé ensemble ces derniers temps. “
Rougissante comme une pivoine, elle murmura “ comme vous voulez Ahmed. “
Le taximan ricana dans son coin, Marguerite le rappela à l’ordre sèchement.
“ Occupez-vous de vos affaires et démarrez. Vous attendez quoi, le déluge. “
“ On y va, on y va, mes petites dames, pas la peine de s’énerver. “ - il démarra en douceur.
Les deux copains regardèrent le taxi disparaître, soulagés, Les mamies étaient en sécurité. Sans se l’avouer, ils avaient craint une nouvelle rencontre avec la face d’ange.
“ On va où ? “ demanda Boubacar.
“ On va voir ton oncle le magicien. “
“ Mon oncle, mais pourquoi mon oncle ? “
“ Il aura peut-être une lumière » Il héla un autre taxi. « Allez, monte. Rue Myrhra, s’il vous plaît. “ - avant d’ajouter. “ On va chercher Leila et ta copine. On a se fait un restau.On passe une bonne soirée et on réfléchit. D’accord ? “
“ Et mon oncle ? “
“ C’était pour rire, une fois prochaine, on ira. “
“ Ca marche pour moi. “
Jjusqu’à l’arrivée, plus une parole ne fut échangée.
Toute la soirée, ils éblouirent les deux filles en dépensant l’argent sans compter. Avant de les entraîner au restaurant. Ils s’étaient ravitaillés en herbe de bonne qualité chez un dealer du square Léon. Ils firent fumer tant et plus les deux filles, les emmenèrent en boîte, mais au moment de conclure par le sport en chambre, ils se cassèrent le nez sur deux filles plus vraiment compréhensives. Et tout cela à cause de Boubacar qui avait cru pouvoir la jouer à l’africaine.
Alors qu’ils embrassaient les meufs à perdre haleine, leurs mains pleines de doigts se glissant au plus profond des corsages, Boubacar en pleine extase à la limite de l’explosion souffla à l’oreille de son amie.
“ Tu aime ça ma chérie, tu veux qu’on aille à l’hôtel ? “
La chérie en question détacha aussitôt son visage du sien, lui rendit ses mains pleines de doigts, se leva dignement, lissa sa jupe ultra courte à damner un ange chargé de mauvaises intentions et lui dit :
“ Tu me prends pour qui ? Celui qui m’aura sera mon mari et personne d’autre Tu veux aller demander ma main à mon père ? “
Pris par surprise, il ne put qu’émettre un “ Euh, euh. “ Pas convaincant.
“ Salopard ! “
Bouba n’arriva pas à reprendre ses esprits à temps. Le laissant, elle s’adressa à son amie.
“ Tu viens ma chérie ? “
Sa copine se leva aussi sec abandonnant un Ahmed dans le cirage, ne pigeant rien à rien et avec un charmant sourire elle leur précisa :
“ Pas la peine de nous reconduire, nous connaissons le chemin. Merci pour cette charmante soirée. Ne vous inquiétez pas pour nous, nous avons de l’argent pour prendre un taxi. “
Et elles disparurent bientôt au milieu de la foule des danseurs.
Boubacar n’en revenait pas, ils venaient de se faire mettre dans les grandes largeurs.
“ Putain, les bouffiases ! T’as vu la tune qu’on a dépensé pour ces connasses et elles nous laissent tomber. Mais je vais faire quoi avec ça, non mais t’as vu. “ - disait-il en montrant à son pote la bosse proéminente que faisait son sexe sous son pantalon.
Ahmed était anéanti, complètement traumatisé. Il avait envie de hurler, de grimper aux murs.
“ Mais qu’est-ce que tu lui as dit ? “
Boubacar récita d’un air abattu :
“ Tu aimes ça ma chérie, tu veux qu’on aille à l’hôtel ? “
Ahmed n’en revenait pas.
“ Bordel, mais quel con ! “
“ Ben, justement, dans le prince amoureux , ça marchait. “
“ Mais putain, on est pas au cinéma ici. On est dans la vie. La vraie, tu piges ! “ Il en resta anéanti.
Boubacar se secoua :
“ Allez, viens, on se tire, je connais un coin où y’a des putes choucardes, mieux que les autres connasses. De toute façon, on va pas se laisser abattre ».
Ahmed se laissa entraîner sans réagir. Ils finirent rue Saint Denis où les putes sont tout sauf choucardes et comme tous les vendredis soirs relativement occupées. Les deux garçons, plus ou moins comateux, finirent leur nuit dans les bras de deux vieilles péripatéticiennes plus ou moins décaties qui profitèrent de leur état pour leur faire les poches. Heureusement qu’ils avaient planqué la majeure partie du fric chez eux. Sauf que la soirée leur coûta cher pour des clous. En tout cas, ils allaient enfouir au plus profond de leur mémoire dans quelles bras la soirée s’était achevée. Après la colère, la honte leur dévora l’égo. Cela avait été vraiment une soirée de merde.
Alors que pendant ce temps, les deux mamies en avaient profité pour sortir elles aussi. Pour la première fois de leur vie, elles avaient voulu se payer un grand restaurant parisien. Au chauffeur du taxi venu les cueillir à la porte de leur immeuble, elles avaient commandé :
“ Chez Maxime, s’il vous plaît ! “
“ A vos ordres mes princesses ! “
Le portier du restaurant les salua respectueusement comme si elles avaient leurs habitudes depuis des lustres en ces nobles lieux.
Un chef de rang se précipita à leur rencontre.
“ Mesdames. “
“ Nous désirons une table face à l’entrée, s’il vous plaît. “
“ Mais certainement, mesdames, si vous vous voulez bien me suivre. “
Marguerite était époustouflée par le naturel de son amie. Elle ne s’en remettait pas.
“ Cette table vous conviendra, mesdames ? “
“ Parfait, je vous remercie. “
Leurs robes bariolées firent retourner quelques clients curieux de qui elles pouvaient être.
La table était placée à un endroit stratégique, à 15 pas de l’entrée, face nord- ouest. Iris s’estima satisfaite, ne voulant pas rater l’occasion d’apercevoir la moindre des célébrités qui n’allaient pas manquer de pénétrer dans le célèbre restaurant.
Le chef de rang revint pour leur présenter la carte.
“ Désirez-vous un apéritif, mesdames ? “
“ Que nous conseillez-vous ? “
“ Permettez-moi de vous conseiller un verre de l’un de nos meilleurs champagnes millésimé. “
“ Parfait, par contre pour choisir, nous allons prendre notre temps. “
“ Je vous en prie, mesdames. “
Marguerite saisit la poignée de son amie.
“ Mais enfin, Iris, c’est de l’alcool. “
“ Pour une fois, Marguerite, tu ne crois pas que nous pourrions faire une exception? “
“ Une exception ! Mais ici, ce n’est pas déjà une exception ? Tu te rends compte combien cette folie va coûter ? “
“ Quelle importance, Marguerite “ dit-elle en posant sa main droite sur celle de son amie et lui souriant - “ nous sommes vieilles et nous avons tellement à vivre. “
“ Ah, bon ! “
Un garçon les interrompit en leur amenant leurs apéritifs qu’elles dégustèrent à petite goulée gourmande.
“ Regarde ! “
Iris désigna discrètement une femme élégante qui pénétrait dans le restaurant accompagnée d’un homme tout aussi élégant.
“ Mon dieu, Catherine Deneuve. “
“ Et lui, tu le reconnais ? “
“ Jean-Paul Belmondo, c’est Jean Paul ! “
D’autres personnes suivaient le couple.
“ Mon dieu, Alain Delon, regarde Iris, c’est Alain Delon avec Lolo Ferrari. Tu crois qu’ils couchent ensemble ? “
Sans s’en rendre compte, Marguerite avait sifflé son verre de champagne. Elle était tellement excitée que sans faire attention, elle leva discrètement le bras. Aussitôt un garçon s’approcha.
“ Iris, nous pourrions en reprendre un autre, non ? “
“ Mais oui, Marguerite. Garçon, la même chose s’il vous plaît. “
“ Oh, mon dieu, Iris, c’est Love Amour. Tu sais, celle qui danse le derrière nu. “
Peu à peu le restaurant se remplissait, uniquement de personnalités connues dans le milieu des affaires, du spectacle ou de la politique. Les deux mamies ne savaient plus où donner de la tête. Elles mêmes se faisaient remarquer sans le savoir car tous se demandaient qui pouvaient-t-elles être. Les garçons passant entre les tables surprenaient les chuchotements :
“ Mais qui est-ce ? “
Un garçon attendait à côté de leur table.
“ Ces dames ont choisi. “
Marguerite tenait sans s’en rendre compte la carte à l’envers, trop occupée à mater à tout va.
“ Madame, tient la carte dans le mauvais sens si je peux me permettre. “
“ Oh, excusez-moi. “
“ Mais, je vous en prie madame. “
Marguerite confuse la retourna et se mit à l’examiner consciencieusement. Les termes exotiques avec lesquels les plats étaient annoncés n’avaient aucune signification pour elle.
“ Euh, vraiment, je ne sais pas. “
“ Puis-je me permettre de vous conseiller ? “
Sur l’assentiment de ces dames, il leur recommanda comme entrée une Truffe en croûte, comme plat soit un Homard grillé à l’infusion de légumes ou une timbale de poulet au Riesling et pour finir une mousse au chocolat à la pêche.”
“ Je prendrais un homard grillé, et toi Marguerite. “
“ La même chose, s’il vous plaît. “
“ Et comme boisson, mesdames ? “
“ Du vin ! “
“ Nous avons d’excellents vins, notamment un Mouton Rotchild 1954 blanc d’un velouté agréable. “
“ Cela sera parfait, merci. “
Iris remercia le garçon d’un air olympien avant qu’il ne s’éloigne discrètement.
“ Mon dieu, mais c’est HLM. “
Iris bien droite sur sa chaise, les yeux dans le vague afin qu’il ne puisse s’imaginer qu’elle put s’intéresser à lui, corrigea son amie en murmurant.
“ Pas HLM Marguerite, DLH, l’écrivain. “
“Tu as sans doute raison. “
Les personnalités continuaient à défiler devant les yeux éblouis des deux amies.
“ Et lui, regarde, c’est PPDA, celui de TF1. je croyais qu’il était grand.“
“ C’est normal, Marguerite, à la télé, ils leur mettent des talonnettes pour qu’ils soient à la même hauteur que leurs invités. “
Le garçon revint leur apporter la bouteille de vin qu’il fit goûter à Iris
“ Excellent ! “
Il servit ces dames avant de laisser la bouteille dans un seau à glace pour lui conserver une certaine fraîcheur. Les deux mamies commençaient tout doucement à devenir légèrement gaies. Marguerite se mit à pouffer de rire. Amusée son amie lui demanda ce qu’il lui arrivait.
“ Le monsieur au fond là-bas, près de la colonne, il m’a fait un clin d’oeil. “
“ Celui qui est avec la grosse pétasse blonde ? “
“ Oui, celui-là. Oh, Iris, tu crois que je lui plais ? “
“ Tu crois pas qu’il est un peu vieux pour toi. En plus, il est gras du bide ce type. Tu te vois en train de malaxer de la gélatine toute la nuit avant de trouver la bête ? “
Marguerite pouffa à nouveau.
“ Sers-moi, s’il te plaît. “ dit-elle soulevant son verre.
Un garçon se précipita pour remplir son verre.
“ Merci mon brave. “
Le reste du repas se passa dans un nuage. Les deux mamies, peu habituées à ingurgiter de l’alcool, tout doucement devenaient parfaitement ivres. Elles riaient aux éclats de plaisanteries de gamines qu’elles avaient dû se raconter depuis les lointains bancs de la communal. Leurs rires cristallins soufflaient comme une brise fraîche sur le restaurant guindé. Comme par contagion, les visages s’éclairaient en contemplant les deux amies en goguette.
Au moment de payer Iris sortit sa liasse de billets de 100 euros et régla en laissant un pourboire royal. Elles se levèrent complètement éméchées. Marguerite souriait aux anges qu’elles ne voyaient pas. Iris, lui donna discrètement un coup de coude pour attirer son attention.
“ Regarde, Jean-Paul nous fait un signe. “
En effet Belmondo son éternel sourire de don juan aux lèvres agitait amicalement la main dans leur direction et Catherine les regardait des étoiles dans les yeux.
Les deux amies leur répondirent par de beaux sourires.
“ Iris, Iris, Alain, mon dieu. “
Delon leur envoyait un vrai sourire franc. A son côté Lolo Ferrari, les deux seins débordant sur la table agita la main gauche dans leur direction, la droite ayant l’air d’être occupée sous la table. Un peu intimidées, rougissantes, les deux mamies lui firent un petit signe de la main.
Elles sortirent éblouies du restaurant. L’air frais du soir les aida à rassembler ce qu’il leur restait d’esprit. Iris revenant à la réalité décida :
“ Maintenant, nous faisons des économies, nous prenons le métro. “
Marguerite en resta pantoise mais se soumit sans oser protester. Après tout, cela avait été une belle soirée, digne de la Cendrillon qu’elle se rêvait d’être quand elle était petite.
VIII
Et la police s’en mêla.
Naturellement Ahmed n’appela pas dans la soirée. Ils ne se retrouvèrent pas le lendemain matin au bar tabac de la Grange aux Belles. Lorsque les mamies y arrivèrent en pleine forme, les deux potes dormaient à poings fermés au fond de leurs lits. Pour une fois, celui-ci bruissait de rumeurs. Les meurtres en série avaient fini par transpirer des dossiers du Quai des Orfèvres. Les médias s’en donnaient à coeur joie dans les spéculations les plus fantaisistes et dénonçaient à hauts cris l’incurie de la police. Les habitués du tabac commentaient cette série inédite qui bousculait un peu leur train train quotidien. L’enquête ne concluait sur aucun cas de figure, décrivant les victimes comme des cadres supérieurs avec un point commun, les victimes supposées étaient tous célibataires. Ce détail mis à part, l’enquête piétinait.
Dans le bar, les hypothèses allaient bon train. L’un penchait pour une attaque d’extra-terrestre, l’autre pour le geste délirant de membres d’une secte voulant rejoindre l’étoile Sirius en connexion avec la terre au moment précis de l’apparition du troisième quartier de lune. Une voix s’éleva également pour un justicier masqué anarchiste punissant les malfaisants sociaux et un certain nombre penchait pour les prémices de la troisième guerre mondiale. Bref, l’ambiance était chaude lorsque les mémés grenadines y pénétrèrent.
“ Bonjour Monique. “
“ Bonjour Marguerite, bonjour Iris. Vous m’avez l’air en pleine forme aujourd’hui. “
“ Vous croyez ? “ dit Marguerite avec un grand sourire.
“ Oui, vraiment, vous semblez même avoir rajeuni. “
“ Tu es gentille Monique. “
“ Ca sera comme d’habitude ? “
“ S’il te plaît. “
Les mamies s’installèrent tranquillement à leur table pour attendre leurs jeunes compagnons. En écoutant d’une oreille distraite les éclats de voix au bar sur les extra-terrestres, les sectes et autres joyeusetés du même genre, elles étalèrent les derniers feuillets trouvés.
“ Qu’est ce que tu en penses Iris ? “
“ Je ne sais pas, cela paraissait tellement simple lorsqu’ Ahmed les examinait. Voyons, repérons d’abord les nombres puis les noms, on verra bien. “
Elles se mirent studieusement à leur étude sans plus faire attention au brouhaha ambiant, ni au brouhaha, ni à l’étranger en veste de cuir qui vint s’installer à la table voisine en s’arrangeant pour leur tourner le dos. Il commanda un grand crème, déplia un journal et se plongea dans la lecture.
Les mamies examinaient les feuillets un à un, mettant ceux qui leur paraissait fournir un indice de côté. Une fois ce premier travail de sélection effectué, elles s’échangèrent les feuillets pour être sûr que ni l’une ni l’autre ne risquait d’en laisser échapper la moindre indication. Elles s’occupèrent ensuite à souligner au stabilo tout ce qui pouvait leur paraître intéressant. Elles effectuaient ainsi une véritable démarche de détective.
“ Alors, tu as trouvé quelque chose, Marguerite ? “
“ Oui, je crois. Est-ce que tu as le plan de Paris ? “ - Iris lui tendit. Elle suivit du doigt la liste des noms de rue- “voilà rue du Roi Doré, dans le troisième arrondissement. Et toi, tu as trouvé ? “
“ Oui, je pense. ” - Marguerite récupéra l’un des feuillets - ” Voilà ici, le chiffre 7 me semble correspondre au numéro de l’immeuble et sur celui-là “ - dit-elle en saisissant un autre feuillet - “ il est marqué Premier. Cela est clair, non ? “
“ Tu as raison, mais tout ça ne me dit rien qui vaille. Tu ne trouves pas que tout cela n’est pas un peu trop facile. Ce qui paraît ardu à déchiffrer s’avère finalement limpide. Lorsque nous arrivons sur les lieux du crime, la porte est toujours ouverte comme si l’on voulait nous faciliter la tâche. Et cet étrange personnage avec son masque de carême, tu ne trouves pas tout cela étrange ? “
“ Je ne sais pas Iris, tout est tellement étrange depuis quelques temps. Je n’essaie même plus d’y réfléchir. “
“ Très bien, alors qu’est-ce que nous faisons, nous continuons à les attendre où nous y allons direct. “
Le coeur de Marguerite se précipita.
” Aller où Iris ? “
“ Mais là-bas, rue du Roi Doré “.
“ Toutes seules ? “
“ Mais, oui toutes seules. “
“ Et si l’on téléphonait à Ahmed et à Boubacar sur leurs portables, tu ne crois pas ? “
“ D’accord, je vais essayer. “
Iris se leva pour aller au poste téléphonique. Mais malgré ses sonneries insistantes, aucun des garçons ne répondit.
Elle revint à la table pour signifier l’échec de ses tentatives.
“ Il faut y aller, nous n’avons plus le choix. “
“ Tu crois vraiment que…. “
“ Oui, je crois vraiment que. “
A ce moment Monique qui débarrassait la table voisine les interpella.
“ Regardez, le monsieur a laissé quelque chose pour vous. “
“ Quelque chose pour nous, qui ça ? “
“ Le monsieur qui était là derrière vous. Vous n’avez pas fait attention. Il portait un chapeau avec un ruban noir. Non ? Tenez, je me souviens même qu’il avait une moustache. Regardez ce qu’il vous a laissé. “
Elle leur tendit un petit paquet entouré d’une ficelle sur lequel était marqué au stylo noir, Pour les mémés grenadines.
Marguerite dénoua la ficelle, déplia le papier et fit apparaître un scarabée doré en terre cuite.
“ Oh que c’est joli. “ s’extasia Monique.
Les deux mamies avaient brutalement pâli. Monique s’en aperçut aussitôt.
“ Vous, vous sentez pas bien ? “
“ Non, non, ça ira. “ la rassura Iris- “ dis-nous plutôt qui est cette personne. “
“ Je ne peux rien vous dire. Je ne l’ai jamais vu ici et je ne me souviens pas l’avoir aperçu dans le quartier auparavant. Je m’en souviendrais, il avait des moustaches relevées, un peu à la Dali, vous vous souvenez de ses moustaches ? “
“ Oui, je m’en souviens. Et c’est justement de sa moustache dont tu te souviens et pas de son visage. Mais nous ne connaissons pas ce monsieur. “
“ Il y a quelque chose qui ne va pas ? “ s’inquiéta-t-elle.
“ Non, tout va bien Monique. Tu pourrais garder cela pour nous, s’il te plaît “- lui demanda-t-elle en rassemblant les feuillets. “
“ Naturellement Iris. ‘
“ Si Ahmed et Boubacar viennent, tu pourras leur remettre s’il te plaît. “
“ C’est au sujet de votre mystérieux message. “
“ Exactement, ils comprendront, merci Monique. “
Iris se leva et saisit le sac où Rayenari dormait comme un pacha. Il eut juste un feulement pour marquer sa désapprobation du dérangement.
“ Allez, viens Marguerite, nous y allons ! “
“ Iris, s’il te plaît. “ - soupira-t-elle les yeux implorants - “ Même après ça. “ - dit-elle en montrant le scarabée doré sur la table.
Devant l’air chaviré de son amie, elle affirma - “ Justement, il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. “ Et elle mit le scarabée dans son sac.
“ Tu veux nous faire mourir Iris, tu veux nous faire mourir, je le sens. “
“ Pas du tout, le tout est de ne pas se laisser impressionner. “
Les deux mamies quittèrent le tabac dans un frou frou de leurs robes bariolées. Au moment où elles traversaient la rue un bruit d’accélération sauvage éclata et un cri attira leur attention.
“ Attention ! “
Un passant désignait une moto leurs fonçant dessus. D’un même réflexe, elles s’écartèrent au dernier moment. La moto les frôla en vrombissant et continua vers le quai. Elles aperçurent à peine le visage du motard dont la visière était relevée, un masque blanc, d’un blanc cadavérique.
Un glaçon d’effroi leur étreignit le coeur.
“ Mon dieu, Iris, tu as vu son visage. “
“ Vite. “ - répondit-elle en entraînant son amie - “ nous devons faire vite. “
Boulevard Magenta, elle héla un taxi.
“ Rue du Roi Doré, s’il vous plaît ! “
Le chauffeur motivé par la promesse d’un bon pourboire fit voler son taxi par dessus les embouteillages.
Le 7 était encore un immeuble cossu dans un quartier qui ne l’est pas moins, proche de la Place des Vosges. A croire que l'assassin ne fréquentait que les gens de la haute. Le hall était spacieux avec un vieil ascenseur fatigué doté d’une porte en fer forgé.
Les deux mamies n’hésitèrent pas et s’y engouffrèrent. Au premier étage, deux portes se faisaient face. Marguerite regarda son amie d’un air indécis. Celle-ci n’hésita pas et donna une forte poussée à la porte de droite. Elle résista. Elle s’attaqua à la porte de gauche qui s’ouvrit silencieusement. La pénombre habituelle les accueillit.
Le coeur battant, mais décidées, elles pénétrèrent dans les lieux sans omettre de refermer précautionneusement la porte d’entrée. Iris trouva le commutateur et la lumière jaillit dans le couloir. Une cuisine étroite leur faisait face et le long du couloir d’autres portes s’ouvraient. La deuxième porte donnait sur un salon salle à manger relativement spacieux avec le même confort bourgeois que dans les précédents appartements. Elles le fouillèrent en vraies professionnelles, remettant systématiquement tout objet à sa place. Deux chambres faisaient suite, sans intérêts également. La dernière pièce, la salle de bain sans doute, se trouvait au fond du couloir. Sa porte était fermée.
Iris ouvrit lentement la porte qui glissa sans bruits sur ses gongs. La baignoire était remplie d’eau, un homme nu y gisait. Son crâne chauve semblait s’ériger comme un roc au dessus d’une mer imaginaire. Marguerite s’évanouit sur le carrelage. Cette fois-ci, elle fut la seule à s’évanouir, Iris commençant à s’habituer à trouver des cadavres sur son chemin resta de marbre.
Elle commença à poser délicatement le sac contenant chat chat et d’un oeil froid parcourut le corps immergé. Son regard effleura à peine le sexe particulièrement bien développé et s’arrêta sur le sèche cheveux reposant entre les jambes. Triste mort -pensa-t-elle - frit comme une saucisse.
Revenant à son amie toujours évanouie, elle s’occupa à la réveiller en usant et abusant de grandes paires de gifles.
Les yeux papillotants Marguerite refit surface.
“ Mais tu me frappes Iris, tu me frappes. “
“ Lève-toi, il faut s’en aller. “
“ Et chat chat. “ lui répondit son amie dans un sursaut.
Iris regarda le sac vide et découvrit le minou installé sur le rebord de la baignoire s’amusant à donner des coups de pattes au crâne émergeant de l’eau du cadavre.
“ Chat chat, arrête de jouer, nous devons partir. “
Mais pour une fois que le chat chat s’amusait bien, il n’avait nullement l’intention de s’en retourner dans son sac aussi facilement. Après tout, avec ses deux servantes, ce n’était pas la fête tous les jours. Il voulait jouer les prolongations, histoire de se distraire un peu. Parfois, le chat chat avait des comportements d’enfants. Il sauta donc de la baignoire, et échappant aux mains de ses maîtresses s’enfuit dans le couloir pour se réfugier dans le salon salle à manger.
Iris courut derrière lui, le panier grand ouvert.
“ Viens ici ! Viens tout de suite ici, vilain minou ! “
Mais chat chat n’écoutant rien, partit d’un trait se réfugier sous le divan du salon.
Marguerite suivait cahin-caha, les yeux bouleversés.
A ce moment “ Dring ! Dring !“ la sonnette de la porte d’entrée se mit à vibrer.
Iris à quatre pattes devant le divan se figea. Marguerite bloqué net dans sa marche incertaine entendit son coeur s’arrêter. Ni l’une, ni l’autre ne s’aperçurent qu’elles avaient cessé de respirer.
“ Dring ! Dring ! “ La sonnerie se fit insistante.
De la démarche aveugle du condamné allant à l'échafaud, Marguerite se dirigea vers la porte et l’ouvrit.
“ Oui, qu’est-ce que c’est “ - demanda-t-elle au facteur d’un air lointain. Elle ne s’aperçut même pas qu’il ne portait pas la tenue réglementaire. Sa casquette et sa grosse sacoche le désignait comme tel.
“ Bonjour, madame, une lettre recommandée pour madame Iris et madame Marguerite. Voulez-vous signer ici, s’il vous plaît ? “ Dit-il en tendant un stylo et un carnet à spirale ouvert sur une page blanche. Merci bien, au revoir madame. “
Marguerite, la main droite crispée sur l’enveloppe, referma la porte d’un air de somnambule. Elle n’avait même pas regardé la tête du facteur dont la moitié du visage était dissimulée par une large casquette.
“ Qu’est-ce que c’est ? “ lui demanda Iris qui s’était approchée.
“ C’est pour nous. “ répondit-elle d’une voix mourante.
Pour nous ? “
“ Oui, pour nous. “ et de grosses larmes commencèrent à couler sur son visage.
“ Fais voir ! “
Marguerite lui tendit une large enveloppe brune sans aucun tampon postal. Sans aucun signe distinctif à part leur deux prénoms inscrits au stylo noir.
Iris ouvrit l’enveloppe et en sortit une liasse de feuillets emplis chacun d’une suite de mots incompréhensibles. Un grand froid la parcourut.
“ Il faut s’en aller, il est là. “
Son amie, le visage inondé de larmes silencieuses, hocha simplement la tête.
“ Tiens ! “ elle lui tendit la liasse avant de plonger sous le divan pour récupérer le chat chat adoré. Cette fois-ci, il ne se fit pas prier, prévenu sans doute par un mystérieux instinct animal de la gravité de la situation.
“ Prends Rayenari, s’il te plaît “- et derechef elle replongea sous le divan pour en ressortir avec une mallette en cuir rouge.
Marguerite, sous le choc, resta sans réaction. Iris l’entraîna hors de l’appartement et lui fit descendre quatre à quatre les escaliers. Dans le hall, elles rencontrèrent une autre mamie revenant de faire ses courses. Et naturellement, c’est ce moment là que Rayenari choisit pour sortir la tête de son sac et pousser un miaulement à fendre le coeur le plus endurci.
“ Oh, le joli chat ! “ s’exclama l’inconnue.
Iris la regarda d’un air mauvais et lui répartit.
“ Occupez-vous de vos oignons. “ Il faut dire pour sa défense, elle avait beaucoup pris sur elle ces derniers temps.
“ Oh ! “ fut la réponse offusquée de la vieille dame.
Elle eut le temps d’entendre avant de franchir le porche un “ Gitanes ! “ se voulant insultant. Mais elle était trop préoccupée pour réagir. Son amie ne semblait pas se remettre du choc et il valait mieux trouver un endroit plus paisible pour lui laisser le temps de reprendre ses esprits.
Ses pas se dirigèrent tout naturellement vers la Place des Vosges où elle fit asseoir Marguerite sur un banc du square. Elle essaya de lui redonner un visage humain car son rimmel avait coulé sur son visage. Ce premier sauvetage effectué, elle libéra chat chat qui s’en alla jouer tranquillement avec les enfants accourus à son approche. Le chat chat adorait les caresses, à part ça, les enfants il n’en avait rien à cirer. Ceux-ci s’en aperçurent rapidement lorsque par jeux, ils voulurent à tour de rôle le prendre dans les bras. Quelques coups de griffes distribués de droite à gauche suffirent à calmer leurs juvéniles ardeurs. Délaissant le monstre, ils repartirent vers leurs jeux habituels.
Marguerite peu à peu finit par se remettre, l’égarement de ses yeux par se dissiper.
“ Oh, Iris, quelle horreur. “
“ N’aie pas peur, Marguerite, je suis là. “`
“ Qu’allons nous faire ? “
“ Contacter Ahmed et Boubacar, pour les mettre au courant et pour qu’ils nous aident à ouvrir cette mallette fermée. Ca va, tu te sens mieux ? “
“ Ca peut aller. “
“ Bien. Viens, nous allons à la brasserie à côté. Je vais leur téléphoner et nous allons manger quelque chose en les attendant. Nous avons besoin de nous caler l’estomac. “
Au téléphone, elle eut le bonheur d’entendre la voix légèrement trouble mais nettement reconnaissable d’Ahmed. Elle lui fit un récit succinct des derniers événements et lui donna rendez-vous à la brasserie. Il promit d’y être le plus tôt possible avec Boubacar. Rassurée, elle rejoignit son amie et leur commanda un copieux déjeuner.
Elles en étaient au café lorsque les jeunes gens les rejoignirent.
“ Mais pourquoi, vous nous avez pas attendu ? “ attaqua aussitôt Ahmed en s’installant.
“ Vous avez mangé quoi. “ demanda horriblement terre à terre Boubacar.
“ Des steaks tartares, pourquoi ? “
“ De la viande crue, vous avez de l’appétit après avoir reluqué un cadavre. “ persifla-t-il.
Marguerite n’apprécia pas l’humour et eut un hoquet de renvoi en se retournant vers lui.
“ Du calme, du calme, c’est de l’humour, c’était pour rire. “ clama Bouba affolé à la perspective terrifiante de se voir inonder des pieds à la tête de vomissures.
Marguerite se calma sous l’oeil inquiet de son voisin.
“ Bon, t’as fini Bouba “- s’impatienta Ahmed. Celui-ci haussa les épaules - ” alors cette mallette ? “
Iris la lui montra sous la table.
“ Oh, du cuir de luxe ! Voyons ça “- dit-il en la mettant sur ces genoux - “ Fermée à clé, hein ? “
Iris fit un signe d’assentiment
“ Bon très bien, attendez “ - il sortit un canif à multiples lames de son gilet, sortit un poinçon, exerça une pression sur la serrure, un clac se fit entendre, la mallette s’ouvrit.
“ Nom de dieu ! “ - dit-il d’un air ahuri.
“ Quoi, qu’est-ce qu’il se passe ? “ s’inquiéta Iris.
Il parle de quel dieu, s’interrogea Bouba en lui lançant un regard inquiet.
“ Des biftons, des tas de biftons ! “
“ Des quoi ? “ s’enquit Marguerite soudain plus alerte.
” De l’argent “- reprit Ahmed - “ un tas d’argent. La valise en est pleine. “
“ Ouahou, nous sommes riches, nous sommes riches alors. “ s’exclama Boubacar à voix basse. Reprenant complètement ses esprits, Marguerite remarqua.
“ Cette argent n’est pas à nous Boubacar, il faut qu’on le rende. “
Boubacar la regarda comme il aurait regardé un dinosaure se promenant en plein boulevard Saint Germain. Et comme si cela ne suffisait pas, il sentit quelque chose lui atterrir sur les cuisses. Un coup d’oeil confirma son intuition horrifiée, le chat chat roucoulait sur ses genoux en se frottant amoureusement sur son ventre. Il ferma les yeux, il vivait en plein cauchemar.
“ T’as fini Bouba ? “
Àhmed le contemplait, l’air légèrement agacé.
Bouba s’adressa à Marguerite un sourire crispé aux lèvres “ Vous ne pourriez pas reprendre votre chat, s’il vous plaît ? “
En récupérant Rayenari, Marguerite lui souffla à l’oreille.
“ C’était pour rire. “
“ Ah bon. “ fit Bouba décontenancé.
“ Je propose moitié, moitié. “ annonça Iris.
“ Mais, c’est nous qui l’avons trouvé. “ protesta Marguerite.
“ Oh là là, Oh là là. “ éructa Boubacar.
“ C’est pour rire. “ lui répondit Marguerite pince sans rire.
Ce qu’elle m’énerve celle-là, s’entendit penser Bouba.
“ Je sais. “ - lui dit-t-elle avec un charmant sourire comme si elle avait entendu la réflexion silencieuse.
Bouba croisa les doigts sous la table, il avait affaire à une sorcière.
“ D’accord, moitié, moitié. “ trancha Ahmed. “ Mais vous nous avez pas appelé seulement pour cela. Madame Iris ? Vous m’avez parlé de nouveaux feuillets ? “
“ Oui, tout à fait, les voici. “
Cette fois-ci, Ahmed les répartit entre tous les protagonistes. Ce fut Marguerite qui émit la première exclamation :
“ Là, en bas de la page petite truanderie. Je sais que c’est le nom d’une rue près de Châtelet, du côté de la rue Saint Denis. “
“ Bingo et moi, j’ai deux chiffres sur la même page, le 3 et le 5. “ clama Boubacar.
“ On y va ! “Exulta Iris.
“ On se calme. “ annonça Ahmed.
Trois regards interrogateurs se levèrent sur lui.
“ D’abord, on planque la mallette. Ensuite, on va à la rencontre du cauchemar. Mais tout ça, me paraît étrange .Un truc de malade. Cet espèce de pantin masqué. Ce jeu de piste, cette tentative de vous impressionner, ces noms de rues, Abbé de l’Epée, Chantemesse, Roi Doré et maintenant Petite Truanderie. On dirait un jeu de piste dans les deux sens, d’un côté pour que nous trouvions et de l’autre pour que nous puissions être trouvé. Je ne sais pas qu’est-ce que vous en pensez ? “
Silence.
“ Bon, alors on s’en va. “ conclue-t-il.
“ Nous allons où, mon cher Ahmed. “ susurra Marguerite.
“ A la consigne de la gare Montparnasse pour planquer la malette. Il y a moins de voyous là-bas. “
“ Nous y allons tous ensemble ? “
“ Non, c’est inutile, madame Marguerite. Vous allez y aller en taxi avec madame Iris. Nous vous attendrons rue de la Petite Truanderie. “
“ Très bien. Alors nous y allons. “
“ A tout à l’heure madame Marguerite. “
Boubacar se sentit s’évanouir et souffla d’une petite voix :
“ Euh, vous avez payé avant de partir au moins ? “
“ Mais certainement. “ - susurra Marguerite en laissant trois biftons verts sur la table -“ Ca suffira pour votre petit chocolat, monsieur Boubacar ? “
Celui-ci devint cramoisi. Qu’est ce qu’il avait pu bien lui faire pour qu’elle lui en veuille autant. Comme si elle avait entendu sa réflexion, Marguerite lui tendit le sac ouvert où Rayenari se tenait tapi.
“ Alors faites, la paix avec chat chat ! “
Bouba regarda la cavité ouverte devant lui d’un air incompréhension. Un feulement sourd se fit entendre et il retira aussitôt la main qu’il avait commencé à tendre malgré lui.
“ Comme vous voudrez ! “ dit-elle d’un ton sec.
Une fois que ces demoiselles furent parties, Boubacar ne pouvant plus retenir sa hargne se tourna vers son copain.
“ Mais qu’est-ce qui te prends de leur confier tout le pognon. Et, si elles se tiraient avec, on f’ra quoi, s’inscrire au RMI ? “
“ Arrête, tu veux. D’abord le fric, c’est elles qui l’ont trouvé et si elles avaient voulu, elles b’auraient pas pipé mots. En plus t’as pas vingt cinq ans, t’as même pas droit au RMI, alors, tu te calmes, tu veux ! “
Changeant de conversation, Bouba lui demanda.
“ Mais qu’est-ce que je lui ai fait à elle. Elle arrête pas de me prendre la tête. “
“ Normal, t’arrêtes pas d’esquinter son chat. “
“ Mais, il est dégueulasse ce chat. A chaque fois qu’il voit un macchabée, il boit son sang. C’est pas un chat, c’est un vampire “- et plus doucement -” et elle, c’est une sorcière, si j’t’assure. Et pourquoi, ça ne seraient pas elles les tueuses. Après tout, c’est elles qui nous ont entraîné là dedans. C’est vrai quoi. “
“ Oh, laisses tomber un peu ces conneries. D’abord t’as voulu les arnaquer et tu t’es dégonflé. Tu comprends pas que ça commence à sentir le roussi et que si on veut profiter du fric, il faudra au moins rester en vie. “
“ Ah bon, tu crois, à ce point là, à cause de l’autre figure de carnaval ? “
“ Je veux mon neveu. Allez, amène-toi ! “
La rue de la petite truanderie est l’une de ces ruelles qui jadis était le lot de Paris. Le quartier rénové avec des loyers révisés à la hausse depuis l’époque pompidolienne était malgré tout resté cosmopolite. Rien à voir avec les précédents quartiers bourgeois qui embaumaient le confort, l’aisance et le préjugé. Ici, rien de tel, les bâtiments étriqués donnaient l’impression d’agoniser d’asphyxie tellement ils se combattaient entre eux pour la conquête de l’espace. Les deux mémés étaient là, plantées devant le numéro 3.
Boubacar remarqua pince sans rire.
“ C’est bizarre, il n’y a pas cinq étages. Peut-être au 5, il y aurait trois étages. “
“ Vous devez avoir raison Boubacar, nous n’y avons même pas fait attention. “ répondit Iris.
“ Allons-y. “ trancha Ahmed.
Le 5 était protégé d’une lourde porte de bois fermée qui ne s’ouvrit pas, même en appuyant sur le bouton d’entrée de l’interphone. Pour la première fois, les circonstances ne semblaient pas leur être favorables, mauvais présage.
“ Bien, que fait-on ? “ demanda Iris.
“ Que voulez-vous qu’on fasse “ - rétorqua Boubacar - “ on attend Sésame, peut-être qu’il nous ouvrira la porte. “
“ Très drôle. “ remarqua Marguerite.
Comment que j’l’aime pas celle-là, pensa-t-il. “ Vous avez peut-être une meilleure solution, madame Marguerite ? “ susurrât-il hypocritement.
Celle-ci ne daignant pas répondre, appuya au hasard sur l’une des touches de l’interphone.
“ Oui, qu’est-ce que c’est ? “
“ Excusez-moi, madame, mais mon amie qui habite dans cet immeuble a oublié le code, pourriez-vous nous ouvrir s’il vous plaît ? “
Un silence persistant lui répondit.
“ Je propose que vous regardiez à votre fenêtre. Vous pourrez nous apercevoir ? “
Elle prit son amie par le bras et se plaça au milieu de la ruelle, le visage tourné vers les étages. Le claquement sec du penne de la porte se fit entendre, la porte s’ouvrit sur une poussée d’Ahmed.
“ Bien calculé, madame Marguerite, je peux vous demander comment ? “
“ Dans tout immeuble, il y a une personne âgée que personne ne connait. “
“ Bien vu. “
La porte s’ouvrait sur un couloir étroit. D’un côté, une rangée de boîtes à lettres, face à eux, un escalier également étroit. Courageusement, les mamies s’élancèrent à l’attaque du premier étage. Puis du deuxième et enfin parvinrent au troisième.
Chaque étage ne comportait qu’un appartement. Cette fois-ci, la porte était légèrement entre ouverte.
“ Attendez ! “
“ Qu’est-ce qui te prend ? “ demanda Bouba à son camarade.
“ C’est pas normal. D’habitude, le tueur fait attention à l’apparence. Là, la porte est ouverte à tous les vents comme une invite pour que tout le monde la pousse. “
“ Vous pensez à un piège monsieur Ahmed ? “ souffla Marguerite ses deux poings serrés sur son petit coeur battant la chamade.
“ Qu’est-ce que nous faisons, nous ne pouvons tout de même pas rester sur le pallier ? “ interrogea Iris.
A ce moment, le quatuor entendit la porte d’entrée s’ouvrir et des pas s’engageant franchement dans l’escalier.
“ On n’a plus le choix, il faut entrer. “ Ahmed poussa ses amis à l’intérieur de l’appartement où ils tâtonnèrent quelque peu à cause de l’habituelle pénombre ambiante. Boubacar trouva très vite le commutateur. L’entrée donnait directement sur le séjour où tranquillement affalé sur un confortable fauteuil de cuir un autre cadavre les contemplait les yeux grands ouverts.
C’était un homme en pardessus clair, en pleine force de l’âge, du moins avant son regrettable accident. Son regard mort les fixait, les troublant et les désorientant. Marguerite murmura : “ Oh, non, pas encore. “ Mais elle ne s’évanouit pas.
A ce moment, une voix caverneuse prononça cette phrase fatale.
“ Et que signifie cet encore un, chère madame ? “
La panique saisit nos amis. Ils n’étaient pas seuls, il y avait quelqu’un dans la pièce avec eux. Leurs têtes tournèrent dans tous les sens. A part eux, il n’y avait personne et pourtant il y avait quelqu’un. Ils vieillirent d’un coup de trois millions d’années. Et la voix sépulcrale résonna à nouveau.
“ Il me semble que je vous ai posé une question. “
Ils durent se rendre à l’évidence, le cadavre parlait. En plus, accentuant son très net avantage, le cadavre se releva de toute sa hauteur et ajouta.
“ Commissaire Letourneur, pour vous servir. “
C’en fut trop pour nos deux mamies. Iris poussa un soupir et s’évanouit. Marguerite en poussa un autre et perdit connaissance. Heureux évanouissements qui permit à Ahmed de reprendre les siens d’esprits.
“ C’est malin, vous leur avez fait peur. Maintenant, il faut les emmener à l’hôpital. Aide-moi, Bouba, on va les porter jusque dans la rue et prendre un taxi. “
“ Tut, tut. “ fit le commissaire en ajoutant que le seul taxi qu’ils risquaient de prendre s’ils continuaient à faire les cons, c’était le panier à salade.
“ Mettez plutôt vos mères grand sur le canapé et asseyez-vous. Ce n’est pas la première fois que nos routes se croisent, me semble-t-il ? Vous confirmez ? “
Boubacar la tête dans les épaules comme un boxeur sur la défensive.
“ Confirmer quoi, confirmer quoi ? J’sais même pas de quoi vous parlez. Sur la tête de ma mère, j’t’ai même jamais vu mon commissaire ? “
“ C’est ça, faites les idiots. Mais le dernier qui rira, de toute façon, c’est moi. Et en plus, je ne suis pas pressé, j’ai tout mon temps “.
Le commissaire alluma tranquillement une cigarette.
“ Inspecteur, réveillez nos mères grand, s’il vous plaît ? “
Il s’adressait à un grand gaillard qui occupait tout l’espace de la porte d’entrée.
“ Dès qu’elles seront d’attaque, vous me les amenez à la maison “ - “ sur ce à tout à l’heure. “ - leur déclara-t-il aimablement en quittant l’appartement.
IX
Une alliance contre nature
Les deux mamies attendaient sagement dans un bureau qu’un inspecteur vienne les appeler. Depuis qu’elles avaient quitté la rue de la Petite Truanderie, elles n’avaient plus aperçu Ahmed et Boubacar qu’elles avaient vu se faire propulser sans ménagement à l’intérieur d’un panier à salade. Sans se l’avouer, elles étaient inquiètes, mais n’osaient se parler subodorant la possible présence de micros, peut-être sous leurs sièges mêmes. Elles étaient à la fois effrayées et très curieuses du lieu dont elles avaient tant entendu parler par les films qu’elles regardaient à la télévision. N’était-ce pas le lieu mythique des aventures du célèbre commissaire Maigret et du non moins célèbre commissaire Moulin. Et aujourd’hui, elles s’y trouvaient et elles s’y trouvaient en tant que suspectes. Une brise de fierté les balayait aussitôt remplacée par un tumulte angoissé. En cas d’arrestation, que deviendrait le pauvre chat chat. Existait-il une prison pour chat délinquant ? Cette question les taraudait et elles se seraient laissées aller à pleurer si un dernier zeste d’orgueil ne les avait tenaillé. De temps en temps, elles percevaient des cris, et puis plus rien. C’était surtout ce rien après qui était insupportable.
Iris saisit la main de Marguerite et lui dit : “ Prions. “
Elles entamèrent un paster noster fervent, appelant Dieu à sauver ses servantes respectueuses et leur petit chat. Leur prière fut interrompue par la porte qui s’ouvrit sur le commissaire Letourneur et l’inspecteur armoire à glace.
“ Alors mesdames, il faut tout nous dire maintenant, vos jeunes gens nous ont tout raconté sans se faire prier. “
Un regard inquiet fut échangé. Tout, même de l’argent ? Si, c’était vrai, elles étaient bonnes pour le bagne. Opportunément Rayenari se manifesta en s’extirpant de son panier avec des miaulements de colère. Aussitôt, elles s’extasièrent de concert : “ Oh, ce pauvre minou, il veut faire pipi. “
Décontenancé par la tournure que prenait l’affaire, le commissaire ne sut que dire “ Faire pipi ! “
“ Mais oui, faire pipi “ - assura Iris - “ autrement, il va faire pipi sur votre tapis et vous savez, monsieur le commissaire, le pipi de chat ça sent mauvais. “
“ Ah, non. “ - se révolta-t-il, puis rajoutant rapidement à l’adresse de l’inspecteur - “ Dubois, vous emmenez madame au toilette avec son chat. “
“ Faire pisser un chat ! “ - s’offusqua son second - “ Et comment, on fait ? “- ajouta-t-il in extremis.
“Madame se débrouillera. “
“ Sans rire, commissaire ? “
“ Sans rire, exécution ! “
En maugréant, l’inspecteur s'acquitta de sa mission.
“ Allons, venez, on va faire faire pipi à gros minet. “
Iris le suivit à petit pas, tenant fermement son chat chat dans les bras. A l’angle du couloir, elle aperçût Boubacar attendant, sur un banc menottes aux poignets sous la surveillance d’un policier. Elle lâcha Rayenari qui en profita pour se faufiler par une porte entre ouverte et se réfugier dans un bureau. L’inspecteur eut juste le temps de l’apercevoir y pénétrer avant de s’élancer à sa poursuite.
Intrigué, Boubacar regarda curieusement Iris. Celle-ci lui fit signe en frottant son index sur son pouce. Boubacar lui fit un hochement de tête négatif en réponse. Iris poussa un gros soupir, l’argent ne risquait rien. Un hurlement attira son attention.
“ Salaud de chat, il a pissé sur le tapis. “
Iris se précipita dans la pièce et découvrit une scène bouleversante. L’inspecteur face à un Rayenari le poil hérissé et le feulement colérique tenait une chaise dans ses mains, faible rempart entre eux. Iris le bouscula et se saisit du Chéri minou. L’inspecteur n’en menait pas large devant le fauve prêt à se déchaîner et sa colère lui ressortait par toutes les pores de sa peau qu’il avait alcoolique.
Droite dans sa dignité, tenant son chat chat dans ses bras, elle l’interpella :
“ Vous n’oseriez pas frapper une faible femme, n’est-ce pas ? “
Celui-ci en resta sans voix avec l’impression d’avoir raté une partie du film. Pour sauver la face, il eut un rire vulgaire et une réflexion déplacée en lâchant sa chaise.
“ Allez la mamie en route pour la prison et le chat, il est bon pour être transformé en farine animal. “
Iris en eut un hoquet d’indignation.
“ Dieu est avec nous ! “ rétorqua-t-elle.
Réflexion qui le laissa sans réaction mais il réussit cependant à articuler d’un air bourru.
“ Dépêchons, dépêchons le commissaire nous attend. “
En effet le commissaire attendait, plutôt impatiemment d’ailleurs.
“ Alors, vous vous croyez en villégiature. Il vous en faut du temps pour aller faire pisser un chat “ - et s’adressant plus particulièrement à Iris - “ J’espère chère madame que notre inspecteur n’a pas été trop désagréable. “
“ Pas du tout, monsieur le commissaire. “ - déclara Iris avec un charmant sourire en direction du fautif - “ Il a été on ne peut plus charmant. “
En plus, elle se fout de ma gueule, pensa celui-ci.
“ Bon, nous attendons vos amis et un journaliste de Libération qui s’est trouvé mêler inopinément à cette affaire. C’est une question de minute. Veuillez-vous asseoir chère madame. “
A ce moment la porte s’ouvrit sur Marguerite accompagnée d’Ahmed et Boubacar, à priori tous en bonne santé. A priori, parce qu’Iris avait entendu dire que dans les caves du Quai des Orfèvres, il s’en passait de belles. Selon la rumeur, les prisonniers étaient frappés avec des chaussettes remplies de sable afin d’éviter de laisser des traces sur le corps. Pourtant à y regarder bien, Marguerite paraissait en pleine forme. Il est vrai qu’ils n’auraient jamais osé s’en prendre à une personne âgée. Mais elle en n’était pas vraiment sûre.
“ Asseyez-vous, je vous en prie. “ - dit le commissaire en indiquant les sièges vides - “ Nous attendons encore le cinquième larron. “
Le cinquième ne se fit pas attendre comme s’il avait voulu prendre le commissaire au mot.
“ Bonjour commissaire. “
“ Bonjour Lejeune, toujours sur la brèche comme d’habitude. “
“ Je pourrais vous renvoyer le compliment commissaire. Votre coup de téléphone m’a surpris au moment où nous mettions sous presse. Mon patron a fait un peu la gueule, mais quand j’ai dit que c’était vous, il n’a pas insisté. Être convoqué par le célèbre commissaire Letourneur, cela n’est pas donné à tout le monde. “
Les deux mamies en furent impressionnées. Elles se voyaient presque dans la peau des héroïnes de leurs films préférés, en plus âgées naturellement.
Le journaliste examinait curieusement les mamies et les jeunes gens. Manifestement, il n’arrivait pas à faire le point. Il s’assit sur le siège que lui présentait l’inspecteur Dubois et attendit comme tout le monde le bon vouloir du commissaire. Celui-ci s’éclaircit la voix.
“Si j’ai bien compris, ces dames et ces jeunes gens se sont trouvés confronter aux mêmes événements qui ont amené notre rencontre. Seulement, eux, au lieu de prévenir la police, comme tout bon citoyen, ils ont voulu jouer cavalier seul en s’imaginant pouvoir contrer un hypothétique et dangereux assassin. “
Le journaliste les observa curieusement. Les mamies et les garçons se regardèrent interloqués, ils n’arrivaient pas à avaler le mot hypothétique puisqu’ils avaient vu les cadavres.
“ Mais ? “ s’interposa Ahmed.
“ Il n’y a pas de mais qui tienne, jeune homme. Jusqu’à preuve du contraire, il n’y a pas eu assassinats, mais crises de démence. Crises de démences en série, une série de huit cadavres plus exactement. Autrement, croyez bien que vous ne vous en seriez pas sorti aussi facilement. “
“ Huit ? “
Les quatre amis étaient stupéfaits.
“ Huit, mais comment est-ce possible ? “
“ Demandez à Lejeune, il va vous expliquer. “
Devant les regards interrogateurs, le journaliste sourit. Le quatuor lui paraissait sympathique.
“ Voilà, pour résumer mon intervention dans cette histoire. Un soir, j’ai été le témoin d’une agression. Le temps que j’intervienne l’agresseur et l’agressé s’étaient tout deux volatilisés. Par contre, par terre, une serviette était abandonnée. A l’intérieur de celle-ci, une liasse de feuillets emplis de mots sans cohérence. Sans cohérence, en apparence puisque des indications réparties dans le texte indiquaient une adresse. Je m’y suis rendu. La porte était ouverte et un cadavre se trouvait à l’intérieur. Connaissant le commissaire Letourneur, je l’ai prévenu et j’ai suivi l’affaire jusqu’au huitième cadavre cet après-midi. Voilà, pour mon intervention, la suite appartient au commissaire. “
“ En effet, la suite m’appartient et pour être franc, nous pataugeons dans la semoule. Vous voyez, je suis franc. Des cadavres dans le désordre qui nous ont été signalés par des coups de téléphone anonymes ou des voisins. Le seul élément qui leur soit commun est qu’ils sont tous célibataires avec une vie à priori aisée et pépère, à part quelques individus fichés au grand banditisme. Nous nageons dans le flou. A ce flou vient se rajouter les conclusions des médecins légistes, crises de démence en série aboutissant sur des suicides non moins en série. Pour le moment, on continue à pédaler. Interviennent à ce moment-là, deux respectables mamies et deux jeunes hommes. Étrange quatuor en vérité, en plus mêlés à une nouvelle épidémie de suicides. Nous, nous croisons rue Chantemesse sans que j’imagine seulement qu’ils sortent du lieu du drame. Seulement cette après-midi, une voisine nous prévient opportunément et, sur qui on tombe ? Sur nos amis qui débarquent comme des fleurs. Voilà, pour ma contribution, maintenant, je leur laisse la parole. ”
Les quatre amis se regardèrent, hésitants. Finalement Iris raconta comment les feuillets étaient tombés entre leurs mains et demanda à Ahmed de raconter la suite. Celui-ci s’éclaircit la voix, impressionnés malgré lui par le cadre et ses vis à vis.
“ Voilà, au fur à mesure que nous tombions sur un cadavre, nous trouvions également une liasse de feuillets qui nous indiquait où trouver le suivant. Nous pensions avoir affaire à un assassin et, c’est vrai, nous avons cru être suffisamment forts pour le bloquer et pourquoi pas, un jour, le livrer à monsieur le commissaire. “ - là, il faisait dans l’hypocrisie - “ Cependant, par quatre fois, l'assassin a croisé volontairement notre route. La première rue Chantemesse, justement, où il est apparu brièvement à la porte avec une face de carnaval. Comme nos deux amies se sont évanouies, nous n’avons pu lui courir après. “
“ Oh, je vous en prie, Ahmed, cela n’intéresse pas ces messieurs. “ protesta Marguerite.
“ La deuxième fois, ce fut au bar-tabac où nos amies ont leur habitude. Il leur a laissé un scarabée doré en terre cuite dans une enveloppe à leur nom sans qu’elles se soient doutées de sa présence à leur côté. La troisième, en tentant de les écraser en moto. Elles eurent le temps d’apercevoir son masque de carnaval. La quatrième ce fut rue du Roi Doré, où le visage dissimulé par une casquette tombante, il se fit passer pour un facteur et leur remit un pli contenant une nouvelle liasse de feuillets. Et cet après-midi, nous avons fait la connaissance de monsieur le commissaire, voilà. “
Un silence suivit que le journaliste rompit.
“ Tout ceci ne nous mène pas loin, à part, que l’on attend encore les résultats des autopsies approfondies.
Ahmed leva le doigt comme à l’école quand sa maîtresse se refusait à lui donner la parole.
“ Oui ? “Questionna le commissaire.
“ Monsieur, j’ai peut-être une piste, mais pour en être sûr, je voudrais connaître le nom des rues où les quatre autres cadavres ont été trouvés. “
“ Le nom des rues ? “ s’étonna le commissaire.
“ Oui, le nom des rues, s’il vous plaît. “
“ Voyons, il y a la rue Franchement, Monsieur le Prince, des filles du Calvaire et de la Pompe. Mais, je ne comprends pas où vous voulez en venir jeune homme. “
“ Ben, voilà. Si je prends dans l’ordre chronologique, les cadavres que nous avons trouvé. Le premier se situait rue de l’Abbé de l’Epée, le deuxième rue Chantemesse, le troisième rue du Roi Doré et le quatrième, rue de la Petite Truanderie. Ce qui nous donne, L’Abbé de l’épée chantemesse au roi doré de la petite truanderie. Si vous voulez, l'assassin que je persiste à appeler assassin fait raconter une histoire à la mort. “
Le journaliste qui avait saisi son stylo et s’était mis à gribouiller sur une feuille, intervint.
“ J’ai compris et si cela correspond à la date chronologique des morts de l’autre série. Rue Monsieur le Prince, rue Franchement, rue de la Pompe, rue des filles du Calvaire, cela donne, Les filles du calvaire pompe franchement monsieur le prince. “- il eut un rire franc - “ En plus, l'assassin, fait de l’humour car cela ne fait plus aucun doute, tout cela est complètement concerté. Je ne sais pas comment, mais monsieur a raison, malgré les apparences, il s’agit bien d'assassinats. “
“ Très intéressant, jeune homme, très intéressant. Vraiment remarquable. “
“ Merci, monsieur le commissaire. “
Ahmed ne se sentait plus, il avait damé le pion au fameux commissaire Letourneur qu’il ne connaissait même pas la vieille. Il se voyait déjà bondé de faux passeports remplissant les missions les plus périlleuses les unes que les autres pour les services secrets.
“ Donc, nous avons affaire à un fou, nous nous en doutions. La certitude n’est pourtant pas plaisante. Si, je comprends bien, il va falloir deviner la prochaine histoire. Il nous faudra attendre une prochaine histoire, si et je dis bien si, elle n’est pas déjà commencée pour tenter de coincer le “sérial Killer” puisque s’en est un. Ceci avant qu’il ne réécrive n’en termine une autre. Est-ce que j’ai bien résumé notre dilemme ? “
“ Nôtre, monsieur le commissaire ? “ interrogea Lejeune.
“ Oui, nôtre, parce qu’il paraît évident que le mystérieux tueur se joue de nous. Mais, je ne sais pourquoi, il a choisi de se rapprocher de ces dames. Sûrement pas pour leur conter fleurette. Il a, à n’en pas douter, de mauvaises intentions. “
Marguerite eut un frisson de peur ou de plaisir qui lui secoua les arrêtes de la colonne vertébrale. C’était mieux que du Maigret à la télé.
“ Je n’ai pas d’autre choix que demander à ces dames si elles acceptent de collaborer avec nos service. En leur assurant naturellement une totale et complète protection. “
Au mot protection Boubacar se réveilla, il n’avait pas encore digéré son interrogatoire à la limite de l’intimidation.
“ Protection, protection, tout ça c’est des mots. Seul Allah, le miséricordieux pourra nous protéger. “ Fier de son intervention, il fixa les yeux dans les yeux, le célèbre commissaire.
Le journaliste sourit dans son coin, décidément, ces jeunes lui plaisaient. Le commissaire le prit avec humour.
“ S’il ne s’agissait que de vous, jeune homme, je vous ferais protéger par une escouade de femmes inspecteurs, mais il ne s’agit pas de vous, mais plutôt de vos amies qui à mon avis ne sont pas des championnes de karaté et encore moins des tireuses d’élite. “
La voix irritée de Marguerite se fit entendre.
“ Je vous en prie, s’il s’agit de nous, peut-être que quelqu’un pourrait nous demander notre avis. “
“ Surtout si vous servez d’appât. “ souligna perfidement Boubacar en faisant un geste pour se trancher la gorge. “
“ Oh, vous ! “ s’indigna Marguerite.
“ Du calme, s’il vous plaît. Je vous rappelle qu’il s’agit d’une affaire sérieuse. Le seul lien qui nous relie au mystérieux personnage, c’est vous mesdames. Surtout que nous n’avons trouvé aucun feuillet dans l’appartement cette fois-ci. S‘il tient à ce que vous continuiez votre parcours, il s’arrangera à nouveau pour prendre contact. Mais cette fois-ci, nous serons là pour le serrer. “
“ Le serrer ? “ interrogea Iris.
“ L’arrêter. “ précisa le commissaire.
Les quatre amis s’entre-regardèrent.
“ Alors. “
“ Nous acceptons monsieur le commissaire. “ trancha Iris.
“ Bravo, je vous félicite. Je sens que nous allons faire un bon travail ensemble. Maintenant, il faut se dire que notre inconnu, s’il vous surveille, est au courant de notre rencontre. Donc, il va se méfier. C’est la raison pour laquelle, je vais demander à notre ami Lejeune de suivre avec vous la suite des événements. Disons qu’il sera moins visible que l’inspecteur Dubois. “
“ Si nos amis m’acceptent parmi eux. “ souligna Lejeune.
“ Ca sera avec plaisir jeune homme, si la compagnie de vieilles demoiselles ne vous importune pas. “
“ Pas du tout, cela sera même un plaisir. “
“ Vous êtes un flatteur jeune homme, mais nous ne vous avons pas présenté le cinquième larron de cette histoire. “
“ Un cinquième larron ? “ s’étonna-t-il.
“ Oui, un cinquième larron et le voici. “
Ajoutant le geste à la parole, elle extirpa le chat chat de son sac. Rayenari se mit à ronronner en se frottant contre sa maîtresse. Boubacar leva les yeux au ciel et en appela à Allah pour lui demander humblement la raison qui l’avait amené à créer cette race maudite.
“ Oh, le joli petit chat. “ - s’exclama Lejeune - “ J’adore les chats. “ - ajouta-t-il en saisissant Rayenari dans ses mains pour le caresser - “ Minou, minou, joli minou. “ Les mamies étaient complètement conquises, Boubacar était au désespoir de découvrir en Lejeune un allié du monstre dont il n’aurait pas voulu même en rôti.
“ Très bien, je constate que vous allez faire une paire d’amis. “ Conclut le commissaire.
“ S’il vous plaît. “
“ Oui ? “
“ Vous ne pensez pas qu’il faudrait précéder notre inconnu. “
“ Je vous écoute, monsieur Ahmed. “
“ Voilà monsieur le commissaire, je pense qu’il faudrait trouver la prochaine histoire sur laquelle il va nous entraîner. Chacun d’entre nous pourrait réfléchir à partir de tous les noms de rue de Paris en supposant qu’il n’utilise jamais le même nom, ce qui réduit considérablement notre champ d’investigation. “
“ Très intéressant. “
Ahmed en ressentit une bouffée d’orgueil vite compensée par le fait que s’il avouait à ses copains s’être fait complimenter par un commissaire, il se ferait lyncher sur place. Mieux fallait pour lui que l’affaire ne s’ébruite pas. Il allait devoir discuter sérieusement avec le journaliste afin que son nom ne paraisse pas, pour ne pas être brûlé dans son quartier. Mais en attendant, ils allaient devoir se le coltiner et quelque chose lui disait qu’il n’était pas prêt de les lâcher.
D’ailleurs le journaliste confirma en leur demandant quand ils pourraient se voir.
“ Ben, euh. “ répondit Boubacar.
“ D’accord, je vous téléphone, et maintenant vous voudrez bien m’excusez mais les impératifs du métier. “
Iris et Marguerite lui firent un grand sourire après lui avoir donné leur numéro de téléphone.
“ A bientôt, monsieur Lejeune. “
Ahmed eut une pensée, il allait falloir qu’ils planquent les tunes.
X
Quand l’assassin joue les courants d’air.
Vers dix neuf heures, Max Lejeune appela ses nouveaux amis. Le discours fut le même pour tous. “ Le commissaire vient de m’appeler, le malade a attaqué une nouvelle série. Il y a déjà trois cadavres, il pense savoir où aura lieu le dernier meurtre. Il a pu récupérer une mallette. Ils nous demandent de nous rendre sur le lieu du prochain meurtre. C’est au 40 rue de la Goutte d’Or, près du commissariat de police. Il dit qu’il faut se dépêcher si on veut avoir une chance de le coincer. Rendez-vous au métro Barbès Rochechouart. Vous connaissez ! Très bien, alors à tout à l’heure. “
Une demi-heure après, ils étaient réunis à la sortie de la station de métro. La foule était tellement dense autour de la bouche de métro qu’ils durent se mettre côté rue. Iris et Marguerite se serrèrent l’une contre l’autre, toutes ces peaux noires leur faisaient peur et le pire pour elles fut de s’apercevoir que le seul policier présent était noir, lui aussi.
Max résuma la situation : “ Voilà, l’histoire, rue Gustave le bon, dans le 14ème, rue Juge dans le 15ème, Les Petits Pères dans le 2ème, donc trois cadavres. Le commissaire parie pour, la Goutte d’Or en final parce qu’il pense que les trafiquants de drogue sont au coeur de l’histoire et que leurs revendeurs sont dans le quartier et c’est de ces gens là dont le tueur pourrait s’occuper. “
“ Alors, c’est bien une histoire de drogue ? “ demanda Marguerite.
“ Le commissaire n’en n’est pas sûr, parce que beaucoup de morts n’ont rien à faire avec le milieu. Ils étudient toujours la possibilité d’un fou mental qui tue pour tuer. Mais il m’a dit de faire attention et de pas hésiter à l’abattre comme une hyène visqueuse si nous nous sentions menacer. “
“ Une hyène visqueuse ? Vous êtes sûr d’avoir bien interprété ses termes ? “
“ Oui, madame Marguerite, je vous assure qu’il a bien dit Hyène visqueuse ? “
“ Et pour l’abattre comment on fait ? “ s’intéressa Ahmed.
“ Avec les doigts. “ rigola Boubacar. “ Pan, t’es mort. “ ajouta-il en soufflant sur ses deux doigts en forme de canon de revolver.
Marguerite les regardait d’un air effaré : “ Vous êtes fous ! Lui, est sûrement armé. N’oubliez pas, c’est un tueur. “
“ Justement, madame Marguerite, aucune des victimes n’a été tué par arme à feu. Le commissaire m’a affirmé que selon les derniers résultats des autopsies ils avaient tous ingéré des produits hallucinogènes. Des cocktails chimiques tellement explosifs qu’ils ont dû presque immédiatement péter les plombs. Ce qui explique cette série de suicides inexpliqués. L'assassin n’est donc pas forcément armé. “
Marguerite se sentit rassurer :
“ Vous passerez devant monsieur Max. “
“ Ne vous en faites pas Madame Marguerite. “ - intervint Ahmed - “ J’ai prévenu un copain à moi, il s’appelle Azzedine. C’est un peu un grand frère ici. Il connaît tous les jeunes. Il nous attend rue de la Goutte d’Or, en face du commissariat. Nous ferions bien d’y aller maintenant, le temps passe. “
“ C’est vrai, allons-y, mais on marche du côté de la chaussée, autrement on n’y arrivera pas avec la foule. “
“ C’est où ? “S'inquiéta Iris.
“ Suivez-moi, je vous dis. C’est plus haut sur le boulevard. “ - s’énerva Ahmed.
“ Et vous, vous vous tenez la main pour ne pas vous perdre. Autrement les arabes du coin, ils sont capables de vous pincer les fesses, ils ne respectent rien. “ ajouta Boubacar pour les titiller.
Iris s’arrêta en le fixant d’un air peiné. “ Vous n’êtes pas gentil monsieur Boubacar. Celui-ci gêné ne sut pas s’excuser. Il faut dire à sa décharge que l’on devait rarement s’excuser auprès des femmes dans le quartier. Il ne trouva pas les mots. Iris se promit de lui enseigner un jour.
Ils marchèrent en tentant d’éviter la foule et les voitures, une rude épreuve pour nos deux mamies inquiètes de mettre en danger la vie de leur chéri minou. Ce fut pire à l’entrée de la rue de la Goutte d’Or où des travaux réduisaient encore l’étroitesse du trottoir. Elles se firent copieusement insulter par d’irascibles automobilistes avant de parvenir sur un espace un peu plus dégagé face à une boulangerie. A 15 mètres, un drapeau français signalait la présence d’un commissariat. En face, en effet, un groupe de cinq garçons semblaient attendre.
“ Voilà mes potes annonça Ahmed. “
Avec Boubacar, il s’approcha et ils se saluèrent en se frappant les mains, puis les poings enfin en effleurant leurs coeurs de leurs mains ouvertes. Inquiète Marguerite demanda à Max : “ Vous croyez que nous allons être obligées de faire ça ? “
“ Mais, non, la rassura Max, juste leur serrer la main. Cela sera largement suffisant. Je ne crois pas qu’ils aient envie que vous les singer. “
Chaque jeune s’approcha d’eux pour leur serrer la main et se frapper le coeur en signe de respect, leur expliqua Ahmed avant de présenter son copain. Le garçon d’une vingtaine d’année avait plutôt l’air d’un étudiant avec ses petites lunettes lui cerclant les yeux. Il était travailleur social depuis trois ans dans le quartier et pratiquant des arts martiaux depuis cinq ans, comme le précisa Ahmed.
Marguerite curieuse lui demanda à quoi il pouvait servir dans ce quartier où il n’y avait pas de français. Azzedine regarda son copain se demandant s’il rêvait. Ahmed embarrassé préféra diriger ses yeux vers le commissariat où un policier revêtu d’un gilet pare-balles et armé d’une mitraillette veillait. Azzedine se dit qu’il fallait de tout pour faire un monde et qu’il se devait d’être un exemple pour ses potes.
“ Vous savez même les français ont besoin de travailleurs sociaux. il ne faut pas croire qu’ils savent tous lire et écrire. Selon les statistiques, il y a 5 % de la population française qui est illettrée. Il faut les soutenir pour toutes les démarches sociales et les aider à franchir les obstacles des dispositifs administratifs mis en place en leur faveur. “
Impressionnée Marguerite s’excusa : “ Ne m’en veuillez pas s’il vous plaît, je me suis mal exprimée. “
“ Y’a pas de mal, madame. “
“ Je vous interromps “ - intervint Marc - “ pour vous rappeller que nous sommes après un assassin. Il faudrait peut-être se bouger. “
“ C’est vrai, mais où allons-nous ? “
“ Au 40. Normalement au deuxième étage “. précisa Max.
“ Alors pas besoin de bouger, le 40 c’est ici. “ déclara Azzedine en désignant une porte d’immeuble.
“ Qu’est-ce qu’on fait, on va les prévenir que quelqu’un va venir les assassiner ? “
“ Non, on bouge pas, on attend. L’assassin a l’habitude de fermer les volets de ses victimes et c’est ça qui signale sa présence. Après tout, nous ne sommes pas vraiment sûrs. “ Précisa Max.
Toute l’équipe fixa l’immeuble flambant neuf qu’Azzedine leur avait indiqué. Tout semblait paisible. Rien pas un cri, pas un souffle à part des sons rythmés au lointain, comme des tambourins ou des grelots, obsédants, répétitifs.
“ C’est la fête de la Goutte d’Or ? “ interrogea Bouba.
“ Oui, le dernier jour. “ - précisa Azzedine - “ C’est le dernier groupe, les Gnawa Ouled de Marrakech, tu connais. “
“ Non. “
“ Ce sont les descendants des esclaves Sonhraï qui ont amené avec eux au Maroc leurs traditions musicales africaines. C’est une musique qui provoquent des transes. Très prisée au Maroc. “
“ Qu’est qu’ils utilisent comme instruments ? “
“ Des guembri, des crotales, des tambours. “
“ Dites-moi, la fête de la Goutte d’or, c’est quoi ? “ se renseigna Max.
“ C’est une fête qu’organise toutes les associations du quartiers pour les habitants. Ca dure une semaine et regroupe des activités et des spectacles pour les jeunes et les adultes des différentes communautés. “
“ Et comment, c’est financé ? “
“ Par des sponsors publics ou privés, mais ils ne se disputent pas au portillon. “
“ Regardez ! “ Un des garçons indiquait le deuxième étage où quelqu’un tirait les rideaux. Iris remarqua : “ Ce ne sont pas des volets. “ Du coup, personne ne bougea. Peu après la porte d’entrée s’ouvrit sur un homme vêtu d’une djellaba dont le capuchon recouvrait le visage. Il remarqua le groupe de jeunes, mais dans le quartier ce n’était pas un fait inhabituel, sauf les mamies qui au milieu faisaient plutôt chefs de bandes.
“ Il va à la mosquée. “ fut le commentaire désabusé d’un des jeunes.
Azzedine remarqua : “ Il n’y a pas de volets dans ce bâtiment. “
A ce moment précis un hurlement démentiel, à glacer le sang du plus téméraire se fit entendre. Devant leurs yeux stupéfaits, un rideau du deuxième étage fut brutalement repoussé vers l’extérieur, un corps projeté, battant les airs de ses bras apparut hors du cadre de la fenêtre. Il sembla un court instant planer comme un oiseau démantibulé, pour finir par s’écraser avec un horrible bruit mat sur le bitume de la chaussée.
Toute la rue s’immobilisa tétanisée, dans l’attente du malheur. Les conversations s’arrêtèrent brusquement, les voitures s’immobilisèrent. Les gens regardaient autour d’eux inquiets devinant le danger mais ne sachant d’où il allait surgir. La rue cessa de respirer et aussi brutalement qu’elle avait retenu son souffle, elle se mit à revivre. Les passants autour de l’immeuble se précipitèrent pour s’approcher du corps cassé, immobilisé sans vie sur l’asphalte. Le policier de garde se rua dans son commissariat pour en ressortir avec une escouade de flics empêtrés dans des gilets pare-balles qu’ils tentaient d’enfiler tant bien que mal.
“ Le vieux, sûr, c’est lui. “ - dit l’un des jeunes en indiquant la silhouette qui disparaissait rue des Gardes - “ La mosquée, c’est dans l’autre direction. “
“ Vite, faut le coincer, ce salaud ! “
Ils laissèrent les mamies sur place, pour courir comme jamais ils n’avaient couru. Les mamies trottinèrent à la suite comme elles n’avaient jamais trottiné. Au coin, de la rue des Gardes, ils constatèrent que la djellaba avait presque atteint la rue Polonceau. Azzedine cria quelque chose en rebeu à un jeune un peu plus haut. Celui-ci tenta de s’interposer pour l’arrêter, mais s’effondra à terre en se tenant le visage. Pourtant, il y avait foule rue Polonceau devant le square Léon. C’est là que le comité organisateur avait installé le podium où les groupes se produisaient, mais tous les visages étaient tournés côté du podium et personne ne remarqua le jeune à terre. Ils furent aussitôt à ses côtés, il avait la joue fendue d’un coup de couteau et pissait le sang.
“ Rachid, Nourdine, occupez-vous de lui, il faut l’emmener à l’hôpital Lariboisière, vite. Nous, on, va coincer ce fumier. “
“ Attends, “ - prononça avec difficulté le blessé - “ J’ai senti des tétons en le touchant, fais gaffe Azzedine, c’est une femme, j’en suis presque sûr. “
“ Merci Rachid, maintenant, il faut aller te soigner. “
Soutenu par ses deux compagnons, le jeune s’éloigna en laissant une traînée sanglante derrière lui.
L’entrée de la rue Polonceau au niveau du square Léon était bloquée par des barrières métalliques. Un jeune garçon restait pour assurer la sécurité et interdire la circulation à tout véhicule sauf à celui des pompiers. Sur la barrière, la djellaba était posée, lui n’avait rien remarqué.
“ Merde, on s’est fait avoir. “ dit amèrement Ahmed en haussant la voix à cause de l’intensité des décibels renvoyés par les baffles sur le podium.
“ Il nous l’a mis comme ça, l’enfoiré. “ confirma Bouba.
“ Non, il faut chercher, c’est trop con. Une nana, il faut chercher une nana. “
“ Mais quelle nana, Azzedine, regarde, y’en a partout ! “
Bouba montrait la place noire de monde et la cohue devant le podium où se produisait le groupe Gnawa Ouled.
“ Y’en a même sur le podium. “ gémit Bouba.
“ On cherche une blanche, merde. Pas une rebeu. Y’a qu’une bounty pour avoir des idées pareilles. Vous d’eux, “ - dit-il en s’adressant à ses deux copains - “ Vous allez surveiller la rue de Jessaint et la rue Saint Luc, on a peut-être la chance qu’elle se promène dans la foule et qu’elle n’ose pas encore en sortir. Ahmed, toi, tu restes attendre tes mamies, moi, Boubacar et le journaliste, on y va. “
“ Ca marche pour moi. “
“ OK, mec, souhaite nous merde. “
Justement les mamies arrivaient complètement essoufflées.
“ Mon dieu, Ahmed, le pauvre garçon. Nous avons vu, quelle horreur ! “
“ Ne vous inquiétez pas madame Iris. Il s’en sortira. Maintenant, il nous faut chercher une femme. “
“ Une femme, vous êtes sûr ? “
“ D’après Rachid, en voulant l’arrêter, il a senti une poitrine de femme. “
“ Quelle horreur, comment une femme peut commettre de telles atrocités ? “
“ Je ne sais pas, elle doit avoir le feu au cul. “
Décidément pensa Iris, il faudra vraiment qu’elle s’occupe de leur éducation à ces jeunes. Ni l’une, ni l’autre ne relevèrent la trivialité de la remarque.
Azzedine et Bouba fendirent la foule de plus en plus compacte au fur à mesure qu’ils s’approchaient du podium. Ils dévisageaient toutes les femmes, mais Azzedine étant connu, personne n’en prit ombrage. Il n’y avait pratiquement que des rebeus, les renois plus fan de rap s’étaient éclipsés en majorité. Les baffles crachaient les décibels, le chanteur se déchaînait sur la scène accompagnée par la musique lancinante. L’ambiance était électrique, la foule criait son enthousiasme, frappait dans ses mains, tout le monde bougeait au rythme des crotales, un instrument comprenant plusieurs sortes de grelots. Les tambours claquaient sous les coups des musiciens, chaque couplet obsédant était repris par un coeur de deux femmes. Les adultes de la sécurité surveillaient les spectateurs repérant immédiatement les femmes en transe, possédées par les djins qui s’agitaient en tout sens. Ils se précipitaient alors pour leur faire passer les barrières de protection, les entraînant sur le podium où elles se déchaînaient devant les musiciens. Sur celui-ci, cinq femmes en transe ployaient leurs corps en projetant leurs cheveux en avant, en arrière dans un mouvement qui s’accéléraient au fur à mesure où la transe gagnait. Des hommes où des musiciens à tour de rôle tenaient ces femmes en les ceinturant de larges écharpes afin de leur éviter de se blesser lorsqu’à bout de forces, elles s’effondraient à terre. Quelques unes déjà épuisées se reposaient sur un banc en compagnie des chanteuses. D’autres transes se déclenchaient dans le public, amenant de nouvelles femmes sur le podium. Un seul homme, un sourire extatique aux lèvres s’y balançait en cadence. Max, Bouba et Azzedine examinèrent les femmes en transe. Toutes étaient des beurs, sans contestation. La plus, déchaînée était une femme qui s’étaient placée face aux musiciens. Ils ne voyaient pas son visage, une étrangère n’aurait pu se déchaîner comme ça, sans être du milieu. Sa crinière noire volait sans arrêt et son corps souple se courbait, se redressait, toujours dans le même mouvement, sans interruption. Les deux garçons détournèrent le regard et continuèrent à chercher dans la foule. Ils se dirigèrent derrière le podium où Azzedine discuta avec les gens de la sécurité. Aucune femme étrangère au quartier n’avait été aperçue.
“ Merde, on l’a raté. C’est pas possible. Viens, on va voir si les autres ont aperçu quelqu’un rue Saint Luc et rue Jessaint. “
Malheureusement, ni l’un, ni l’autre n’avait repéré une quelconque française. Les seules qu’ils avaient vues, étaient du quartier et en plus accompagnées. Échec sur toute la ligne.
“ Mais c’est quoi, votre histoire. Quand Ahmed m’a téléphoné, j’lai cru à moitié. C’est quoi la galère où vous êtes fourrés ? “ interrogea Azzedine.
Boubacar lui expliqua brièvement en omettant naturellement de parler bifton et du commissaire Letourneur.
“ Incroyable ! J’pensais que ça existait seulement chez les ricains. C’est pas possible, ça dégénère partout. Au bled, ici. Bientôt, y’aura plus que le désert pour rester propre. “
“ T’as raison. “ approuva Bouba.
“ Si on rejoignait Ahmed ? “ intervint Max, de toute façon, ici, c’est râpé. “
“ Ouais, mais si ça vous dérange pas, j’aimerais me caler chez un copain au Tassili, c’est un bar un peu plus haut, le seul à Paris qui offre des cornichons en guise d’amuse gueule. Ca vous va ? “ Demanda Azzedine.
“ Pour moi, c’est bon - “ répondit Bouba qui se voyait déjà avec un carton de bière sur les genoux - “ Y’a plus qu’à trouver nos mamies. “
Ils finirent par apercevoir Ahmed près du podium, les mamies trop petites pour être repérables étaient perdues dans la foule. Sur un signe de Max, il entraîna les deux amies pour les extraire de la masse compacte qui s’agitait aux rythmes impulsés par les musiciens. Difficilement, elles parvinrent à les rejoindre. Si Ahmed n’avait pas joué des coudes pour elles, elles n’auraient jamais osé se frayer un passage parmi tous ces maghrébines excitées. Elles en étaient toutes retournées.
“ Mon dieu, mon dieu, j’ai jamais vu ça. Comment ces femmes peuvent-elles se mettre dans cet état. Y’en a même une à genoux qui montrait sans se rendre compte sa culotte tellement elle se contorsionnait. Mon dieu, mon dieu s’est incroyable. “
Marguerite était proche de la congestion cérébrale.
Azzedine eut un mot pour Boubacar.
“ Elles ont jamais rien vu vos copines. La prochaine fois, faudra les emmener dans une rave party. “ Manifestement, il ne comprenait pas ce que les deux mamies venaient faire dans l’histoire. Iris fit celle qui n’avait pas entendue, elle se remettait de ses émotions. Toute l’équipe remonta la rue Polonceau vers le Tassili. Le patron, un homme d’âge mûr, d’origine Kabyle les accueillit avec une plaisanterie que les mamies jugèrent déplacée, mais qu’elles ne relevèrent pas, n’en étant plus à ça près.
“ Alors Azzedine, tu sors les ancêtres. Elles arrivent directement du bled ? “
Il faisait allusion aux robes bariolées qu’elles portaient et qui pouvaient ressembler à celles que les femmes berbères portaient au Maroc
Ils s’installèrent sur deux tables dans la salle du fond.
“ Vous voulez manger ? “ demanda le patron.
Cette question eut le don de réveiller leurs estomacs. Les mamies sentirent un petit creux, les garçons un gouffre. Iris déclara :
“ C’est un bonne idée, nous offrons le repas pour tout le monde. “ En précisant à l’attention de Boubacar : “ Sur la cagnotte commune. “
Le patron pensa “ des friquées “, Azzedine ne comprit rien à l’histoire de la cagnotte commune, mais il avait faim. Il ne dit rien.
“ Qu’est-ce que vous nous proposez, monsieur ? “
“ Du mafé, Je vous rassure, c’est très bon et c’est l’unique plat du jour. “
“ Ah bon. “ - dit Iris décontenancé, ne sachant pas ce que mafé signifiait - “ C’est quoi exactement ? “
“ Un plat africain. De la viande, du riz, le tout noyé dans une sauce aux arachides. Vous verrez, c’est très bon. “
“ Alors tout le monde mafé ? “ s’enquit généreusement le patron. “ Et vous boirez quoi ? Six bières et de l’eau, très bien, c’est parti comme en quarante quand nos vieux servaient de chair à canon à l’armée française. “ Il fut le seul à rire.
“ La bière, c’est le plus pressé. “ précisa Boubacar. Marguerite assise en face d’Azzedine, chercha à rattraper sa précédente gaffe.
“ Mais, est-ce qu’il y a vraiment de la misère dans le quartier, monsieur Azzedine ? “
“ De la misère, qu’est-ce que vous voulez dire ? “
“ Des pauvres gens ? “
“ Des pauvres, il y en a comme partout. Vous savez dans le quartier, la majorité de la population est française. Le particularisme de la Goutte d’Or qui n’en est qu’une partie, c’est que l’immigration y est plus présente, plus concentrée, plus voyante comme vous avez dû d’ailleurs le constater par vous mêmes. Chaque communauté y a ses magasins d’alimentations, ses tailleurs, ses agences de voyages. C’est un quartier très industrieux, beaucoup plus que nombres d’autres arrondissements de la capitale, à part peut-être Belleville et le quartier chinois du 13ème.
Vous savez la misère pour une population rebeu ou renoi peut-être vécu différemment, il peut s’agir pour les enfants d’une misère morale provoquée par des lieux de vie étroits, source de tous les futurs échecs dont leur vie sera parsemée. “
La voix d’Azzedine dérapait sur le ton amer. Ses copains l’écoutaient comme ils auraient écoutaient l’imam à la mosquée. Max n’en perdait pas une miette, à l’affût du moindre papier. Ahmed écoutait, simplement. Il leva sa bière vide : “ Patron, une autre ! “ Parler de la misère et du désespoir prégnant lui donnait soif. Boubacar en profita aussitôt : “ Pour moi aussi, patron. “
“ Alors tournée générale ! “ lui répondit-il en bon commerçant. Iris fit un signe d’assentiment. Elle même, si elle avait osé devant tous ces jeunes gens, se serait bien permis un petit kir. Le visage de son amie exprimant le même désir, elle osa. “ Et vous rajouterez deux kir, s’il vous plaît ! “
Azzedine, le regard voilé, par toute une souffrance qu’il faisait émerger au fur à mesure qu’il en disséquait les raisons continua.
“ Si vous prenez les familles blacks du quartier, elles viennent toutes de l’Afrique de l’Ouest musulman. La pratique de la polygamie joue pour l’ensemble des ménages. Ce qui peut se comprendre dans un village où à l’intérieur de la concession, chaque femme a sa case et s’occupe de ses enfants. En France, la plupart des familles habitent dans des 15 ou 20 m2 à cinq, six ou huit personnes parce que l’homme africain ne considère pas le planning familial et engrosse sa femme dès qu’elle est fécondable. Déjà, à ce niveau, les conditions de développement de l’enfant ne sont pas réunies. Manque d’espace, imaginez des lits superposés avec parfois deux enfants par lit tête-bêche. Un espace si étroit que la famille au complet ne peut y rester que pour dormir. Des enfants dans certains cas qui se partagent un horaire pour manger à la maison, les uns dedans, les autres dehors à tour de rôle.
Alors imaginez, lorsque le mari prend une deuxième épouse, plus jeune, à l’occasion de l’obtention d’un relogement. Le nouvel espace acquis devient à nouveau très vite saturé puisqu’avec la deuxième épouse, il recommence ce qu’il a fait avec la première. Pensez aux premiers enfants surtout lorsque la deuxième épouse, souvent la préférée, prend en grippe sa co-épouse et se met à maltraiter ses enfants sans qu’elle puisse même les défendre au risque de s’attirer la violence de son mari. Dans ce cas là, je vais vous dire, ce qui se passe, elle se fait méchamment tabasser. Et que peut-elle dire ? Son mari la jetterait dehors avec ses enfants, elle se retrouverait seule sans argent, sans toit. Et seule en France, c’est la mort. Vous n’existez plus. Alors elles se taisent et si jamais la police s’en mêle, elles diront lorsqu’ils remarqueront les marques de coups ou la plaie à vif qu’elles sont tombées toutes seules ou se sont blessées toutes seules. “
Azzedine regarda sa bière et constata qu’elle s’était vidée toute seule. Cette fois-ci, ce fut Iris qui commanda, ne s’oubliant pas dans la tournée tellement elle avait le coeur serré. La bière fut servie en même temps que les plats chauds. L’assiette était copieuse, mais Azzedine n’y toucha pas, les autres l’écoutèrent en mangeant. Sa voix s’était faite lointaine, tellement chargée d’affliction qu’elle pénétrait dans la tête, s’y installait et explosait.
“ Après, on se demande pourquoi les gamins n’arrivent pas à s’intégrer, on parle d’échec scolaire, de came, de drogués, d’une génération perdue. Savez-vous que l’homme africain, ici en France, ne s’occupe même pas de ses propres enfants, ce n’est pas qu’il baisse les bras comme chez les parents beurs cassés par le chômage. Lui, il traverse la vie comme un seigneur usant de la femme et n’apportant qu’un intérêt secondaire à ses enfants. La femme en a la charge, mais comment voulez-vous qu’elles puissent suivre leur progrès scolaire alors qu’elle n’est pas alphabétisée. Et ces gamins ont tellement besoin d’affection. “ Il sembla plonger dans ses pensées. Les bruits de mastication et le brouhaha au bar ne purent couvrir l’intensité de son silence.
“ Vous voulez une autre bière ? “ lui demanda Iris, la gorge serrée.
Interpellé, il la regarda comme sortant d’un songe qui l’avait laissé plongé un million d’année dans la somnolence. Il fixa sa bière vide et la regarda à nouveau.
“ Non merci, madame, il faut mieux que je vous quitte. Je me connais, quand je commence comme ça, après je bois toute la nuit. “
“ Mais vous n’avez même pas goûté à votre assiette. “
“ Pardonnez-moi, mais c’est mieux que je parte. Demain, je dois commencer tôt. “
Azzedine se leva en essayant de déranger le moins possible, remis son blouson, alluma une cigarette. Les autres garçons le voyant partir, engouffrèrent deux ou trois fourchettes de maffé supplémentaires avant de se lever à leur tour.
“ Vous pouvez rester. “
“ Pas question, on te laisse pas mon frère. “ lui assura l’un d’eux.
“ On s’phone Ahmed ? “
“ Ok, Azzedine, portes-toi bien mon frère. “
Celui-ci frappa doucement sa poitrine pour saluer chacun des convives, et n’oublia pas le patron en sortant.
“ Salut Bouzid ! “
“ Salut Azzedine et merci ! “
Marguerite le nez dans son assiette pleurait comme une madeleine.
XI
Quand le marabout a la tête qui touche le ciel.
“ Et comment va ta mère. “
“ Bien tonton, bien. “
“ Et comment vont tes soeurs. “
“ Bien, tonton, bien. “
“ Et ton père, il va bien ton père. “
“ Il est comme au premiers jours de sa jeunesse. “
“ Bien, bien. Si dieu le veut, il vivra longtemps encore.
“ Inch’ Allah, tonton. Nous l'espérons tous.
“ Et ses femmes comment elles vont. “
“ Bien, tonton, bien. “
“ Que dieu lui garde longtemps. Ce sont les jeunesses qui préservent l’arbre vert. “
“ Inch’ Allah, tonton, si dieu le veut. “
“ Qu’est ce qui me vaut le plaisir de ta visite, mon fils ? “
“ Voilà tonton, tu ne pourrais pas me faire un sort. “
“ Un sort mon fils, mais quel sort ? “
“ Le plus mauvais, le plus terrible que tu connais. “
“ Mais pour qui mon fils ? “
“ Pour un chat, tonton. “
“ Un chat, mais tu te moques de ma gueule. “
“ Mais, non, je t’assure. “
Le vieux se leva, les yeux pleins de colère.
“ Un chat, mais tu me prends pour quoi, un marabout au rabais ? Une espèce de malfaiteur qui vole l’argent des gens. C’est pour ça que tu me prends.“
Inquiet devant la tournure que prenait l’affaire, Boubacar tenta de prendre la tangente.
“ Calme toi, tonton. C’était pour rire. “
“ Pour rire ! En plus tu oses te moquer de moi. Ton oncle, le vrai frère de ton père. Tu vas voir. “ Et saisissant une badine près de son canapé, il se mit à en frapper à tour de bras ce neveu irrespectueux. Celui-ci les bras levés pour se protéger la tête, se criea “.
« Arrête, arrête ! »
“ Tiens, prends ça, et encore ça. Tu es la honte de ta famille. Tu es maudit. “
“ Arrête, tonton, arrête, s’il te plaît, on a besoin de ton aide. “
Le vieux baissa son bras.
“ Besoin de mon aide ? “
“ Oui, tonton, tu es le seul à pouvoir nous aider. “
Flatté, le marabout lâcha sa badine et s'assit sur une chaise.
“ Assied toi mon fils et explique. “
Boubacar se redressa en se massant le dos. Les coups lui brûlaient la peau. Il prit le temps de réfléchir, il n’avait dit cela que pour arrêter le bras du vieillard. Mais qu’est-ce qu’il allait bien pouvoir lui raconter.
“ Alors mon fils, je t’écoute. “
“ Euh, ben, euh. “
Le vieillard sourit finement.
“ Mais, dis-moi mon fils, il y a de l’argent dans tout ça, hein. “
“ Euh, ben, euh. “
“ Alors, je vais vous aider. Il ne sera pas dit que le vrai frère de ton père n’aura pas fait quelque chose pour son fils, le sang de mon sang. Même si les femmes que tu m’as amenées la dernière fois ne m’ont rien rapporté. “
Boubacar en resta interloqué. Son oncle le soupçonnait de l’avoir arnaqué. Ouh, là, là, il se sentait mal, grave. En plus, il se faisait avoir mortel, et, tout ça par sa faute. Il aurait dû se rappeler que le vieux était voyant. Comment, il allait faire pour se sortir de la galère ?
“ Je t’écoutes, parles-moi en toute confiance. “
“ Mais, il faudrait que mes amis soient là.”
Le vieux fronça les sourcils.
“ Tu ne chercherais pas à rouler ton vieil oncle, mon fils ? “
“ Pas du tout, tu crois pas ça, quand même. “
“ Alors raconte ! “
“ Ben, voilà. “ Et Bouba raconta toute l’histoire en évitant de parler trop d’argent, quelques milliers de francs selon lui. Pas vraiment de quoi faire fortune surtout partagé en quatre.
“ En cinq. “ précisa le marabout.
“ En cinq. “ acquiesça Boubacar.
“ Bon, maintenant, tu vas aller chercher tes amis et nous allons réfléchir ensemble. “
“ Réfléchir ensemble, mais tu vas pas faire les cauris. “
“ Mais, c’est ce que je dis, nous allons réfléchir ensemble avec les cauris. “
“ Ah, bon. “
Boubacar ne réagissant pas, le marabout se mit à s’agiter, tournant dans la pièce à la recherche de quelque chose d’évidemment important. “
“ Bien, maintenant, tu me laisses, j’ai un travail à faire.”
“ Quand est-ce qu’on doit venir oncle ? “
“ Vers quatre heures, avant je dois finir mon travail et je serais absent. “
“ Merci oncle, à tout à l’heure. “
A tout à l’heure mon fils, que dieu soit avec toit. “
Merci, oncle. “
Une fois dans la rue Myrha, Boubacar se demanda comment il allait pouvoir expliquer le micmac à Ahmed. Ca n’allait pas être de la tarte. Il fallait trouver quelque chose et en plus, ce con avait laissé le fric aux mémés. Un truc comme ça, son oncle, il pourrait jamais le croire. Il avait quand même un peu les jetons. Le vieux était capable de lui mettre des crapauds dans la tête. Si, il s’en tirait sur ce coup là, il jurait à Allah de ne plus boire une goutte d’alcool. Sobre comme un chameau, il serait.
Un peu rassuré par cette pensée, il traça sa route jusqu’au lieu du rendez-vous au bar tabac de la rue de la Grange aux Belles. En plus, elles avaient spécifiés, rendez-vous début d’après-midi pour parler affaire uniquement. Il était bien barré pour ça.
Le bar tabac était calme lorsqu’il se pointa avec une tête en papier mâché. La patronne s’en aperçut tout de suite. “ Bonjour, Boubacar, tu n’as pas l’air de tenir la grande forme aujourd'hui. “
“ Bonjour madame Monique, non c’est vrai, ça va pas très bien. “
“ Tes amis sont là. “ dit-elle en indiquant la table habituelle - “ un demi comme d’habitude ? “
“ Non, aujourd’hui, je prendrais un lait fraise, s’il vous plaît.
“ Un lait fraise, c’est vrai que tu vas pas bien. Je t’apporte ça tout de suite. “
“ Bonjour Boubacar. Vous n’avez pas l’air d’aller très bien. “ Le regard bienveillant d’Iris n’eut aucun effet apaisant sur lui. Ahmed l’examina plus intensément.
“ Toi, tu as fait une connerie et tu ne sais pas comment le dire. “
Il préféra se jeter à l’eau tout de suite.
“ Euh, voilà mon oncle est au courant de tout. “
Il se sentit soulagé. Finalement, ce n’était pas aussi difficile qu’il l’avait cru.
“ Au courant de tout, mais au courant de quoi ? “ l’interpella Ahmed.
“ Enfin, au courant de tout, tu sais. Les morts, le malade, le toutim. “
“ Mais qui lui a raconté. “
“ Ben tu sais, il est peu sorcier. “
“ Arrête de te foutre de ma gueule, qui c’est qui lui a raconté ? “
Il n’avait pas l’air commode Ahmed. Boubacar le reconnaissait à peine, pourtant un copain de bientôt vingt ans. Un ami d’enfance, presque du berceau et il allait lui prendre la tête à lui qui avait pratiquement partagé le même biberon.
“ Ben, euh, c’est moi. “ finit-il par avouer
“ Mais t’es ouf, qu’est-ce qui t’as pris de tout raconter à ton oncle. Maintenant, il va falloir partager avec lui. Combien, il veut d’abord. “
“ Euh, part égal. “ avoua d’une petite voix Bouba.
“ T’es fou, il a même rien fait. “
“ Fait pas le con “ - supplia Bouba - “ il est capable de me mettre des araignées au plafond. “
“ Alors, là, je m’en fous, il peut même te crever, si il veut. “
Bouba eut envie de pleurer d’entendre ça de la bouche de son frère. Vraiment, y’avait plus d’amitié dans ce monde ingrat.
“ Est-ce important. “ - intervint Iris - “ Après tout son oncle ne sait pas combien nous possédons. “
“ Elle a raison, elle a raison, je lui ai rien dit. Juste quelques milliers de francs, je te jure, pas plus. “
“ Pas plus “. Rugit Ahmed en se levant à demi de table avec une très nette envie de l’étrangler.
Iris posa sa main sur l’avant-bras du garçon pour le calmer.
“ Pourquoi pas, après tout, il pourra peut-être nous apprendre quelque chose. Je dois avouer avoir été très impressionnée la fois où nous l’avons vu. “
“ Oui, oui, il faut aller le voir. Je suis sûr que mon oncle pourra nous aider. Il est très puissant, vous savez. “
“ Je suis d’accord aussi. “ - intervint Marguerite - “ nous avons besoin de toutes les bonnes volontés pour nous en sortir. “
Pour cette fois, Boubacar se dit qu’elle n’était pas aussi dégénérée qu’elle en avait l’air. Finalement, en la regardant, mieux, elle avait un certain côté sympathique. En cherchant loin rajouta-t-il in petto.
“ D’accord, on y va maintenant ? “finit par accorder Ahmed.
“ Non, Ahmed, mon oncle a dit vers quatre heures. Il avait un travail à faire avant. “
“ Vers quatre heure, mais on a rendez-vous avec le journaliste “. Rappela Marguerite.
“ Ben, y’a qu’à lui téléphoner et lui dire de nous retrouver directement là-bas “. Ajouta Iris.
“ Chez un marabout ! Il va nous prendre pour des extra-terrestres. “ S’affola Ahmed.
“ Mais, non au contraire, je suis sûr qu’il va apprécier. Ce jeune homme m’a l’air ouvert sur le monde. Ne le prenez pas pour ce qu’il n’est pas. “ lui répondit Iris.
“ Très bien, si vous le dites madame Iris. Je m’incline. “
“ Bon, alors, si vous avez fini, nous allons pouvoir passer aux comptes. “
“ Nous vous écoutons Madame Marguerite. “ lui dit Boubacar soudain intéressé.
“ Voilà, dans la mallette, nous avons comptabilisée, trois millions de francs en liasses de billets usagés de 200 euros et 500. “
“ Trois millions ! “ souffla Boubacar qui n’en croyait pas ses oreilles.
“ Vous avez bien entendu monsieur Boubacar, j’ai bien dit trois millions. Par contre, vous feriez bien de nous dire combien, vous, vous avez trouvé la première fois. “
“ Mais on a partagé avec vous, vous savez bien. “ se défendit Bouba.
“ Pardon, vous nous avez donné ce que vous avez bien voulu, c’est à dire trois mille en billets de 500. “
“ Alors, c’est beaucoup ça. “ - il pensait dans sa tête beaucoup pour deux vieilles pétasses.
“ Laisse tomber. Elles ont raison. Nous avions ramassé plus de 20.000, mais on s’est fait dépouillé de la moitié. Désolé. “
“ Dépouillé et par qui ? “ insista Marguerite sans pitié.
“ Par des prostitués et en plus, on se souvient même plus de leurs têtes. “
“ Alors disons que nous sommes quittes. “
“ Quitte, mais elle est folle, elle veut nous anarquer. “ s’insurgea Bouba soupçonnant un complot.
“ Pas du tout, calmez-vous. Marguerite veut dire que nous n’allons pas comptabiliser cette somme sur la totalité à partager. Mais à partir, de maintenant, tout devra être compté pour le partage final. “
“ Tout à fait et je rajouterais que la somme accordée à monsieur le marabout devra être prise sur ce qu’il vous reste. Sommes nous d’accord, monsieur Ahmed, monsieur Boubacar. “
La réponse de son ami, laissa Bouba sans voix.
“ Bon, nous sommes d’accord, il paiera son oncle sur la part qu’il lui reste “ - trancha Ahmed - “ mais il faudrait quand même remettre les pieds sur terre. “
“ Oui, nous vous écoutons ? “
“ Madame Iris, sérieusement, vous croyez que l’argent tombe du ciel comme ça en liasse de 200 ou 500 usagés comme si personne ne voulait que les numéros puissent se suivre et être repérés. “
“ Qu’est que tu veux dire ? “ interrogea son copain.
“ Je veux dire que les gens qui disposent de telles sommes en billets usagés ne les gardent pas chez eux pour un usage légal. “
“ Vous pensez à quoi. “ souffla Marguerite les deux poings serrés sur son petit coeur.
Celle-là, elle va nous refaire une syncope, pensa Bouba.
“ Soit à de l’argent de la corruption, mais cela m’étonnerait que notre inconnu joue les zorro de la société, soit à de l’argent de la drogue, et là nous jouons sans le savoir sur le fil du rasoir. “
“ Ce qui signifie ? “
“ Madame Iris, c’est simple, ou nous continuons ou nous arrêtons. Mais il faut que la décision soit prise en pleine conscience des risques que nous allons prendre. Ce qui veut dire que le danger le plus à craindre ne viendra pas forcément de notre inconnu. “
Un silence suivit ses paroles. Chacun plongea dans ses pensées. Boubacar se dit, Ouh là là, ça craint. Marguerite les poings toujours serrés pensa, une aventure, Iris plus pragmatique se contenta d’un, dieu est avec nous, il nous protégera.
Ahmed attendait en buvant sa bière et remarqua pour la première fois le verre de lait fraise de son copain. Il leva un regard interrogateur en l’indiquant. Bouba lui répondit d’un haussement d’épaule et montra le ciel de son index.
“ Alors ? “
“ Nous continuons. “ répondit Iris.
“ Très bien, alors je vais téléphoner au journaliste et nous allons chez le Marabout. Toi, Bouba, tu vas chercher sur ta part de quoi lui donner de l’argent. Moi, je ne quitte pas, madame Iris et madame Marguerite, on se rejoint là-bas. “
“ Ok, ok, j’y vais, à toute. “
Ahmed se leva pour demander la ligne à Monique. Les deux mamies se retrouvèrent seules même si Ahmed veillait sur elle. Il eut la permission d’utiliser le téléphone du bar pour ne pas les quitter de l’oeil, on ne savait jamais ce qui pouvait arriver. Mieux fallait se méfier, l’inconnu pouvant nuire à tout moment.
Marguerite avait toujours son petit coeur qui battait.
“ Iris, tu ne crois pas que nous allons prendre beaucoup de risques, tu as pensé à Rayenari. Qu’est qu’il deviendrait si ses mamans ne sont plus là pour s’occuper de lui. “
“ Je sais Marguerite, même si je n’en ai pas l’air, je suis inquiète. Surtout que le commissaire nous avait promis une protection et je n’ai pas remarqué un seul inspecteur à la Goutte d’Or et maintenant. “
“ Tu crois qu’il a menti ? “
“ Non, je crois qu’ils sont tout simplement en manque d’effectif. “
“ En manque d’effectif, la police ? “
“ Oui, en manque d’effectif. C’est comme nous quand on était à la poste, males payées et toujours à devoir faire les tâches des autres. La police, c’est pareil, l’état n’est pas généreux, tu sais. Le commissaire, il n’a peut-être personne pour protéger deux vieilles femmes comme nous. “
“ Alors, nous allons mourir. “
“ Mais, non, Marguerite, nous n’allons pas mourir. J’ai envie de profiter de cet argent et faire ce que nous n’avons jamais pu faire, être heureuse dans de beaux endroits. Ces endroits réservés aux gens riches que le pauvre monde n’a pas le droit de visiter tellement c’est cher. “
“ Tu veux aller où Iris ? “
“ Tu verras, j’ai mon petit plan, mais tais-toi, voilà Ahmed. “
« Alors ? » fit Marguerite.
“ C’est bon, il nous attendra là-bas. J’ai commandé un taxi, il devrait être là dans deux minutes. Le temps de payer et on y va. “
Ahmed fouilla dans ses poches et laissa quelques pièces sur la table.
“ Bon, on y va. “
Au même moment, un klaxon se fit entendre.
“ Qu’est ce que je vous disais. Allons-y, Au revoir Madame Monique.“
“ Au revoir, Ahmed, au revoir Iris, au revoir Marguerite. “
Un client intelligent remarqua.
“ Les mémés grenadines se sont trouvés des gigolos. “
La patronne furieuse, lui répondit du tac au tac.
“ C’est bon, tu bois ton verre et tu t’en vas. Pas la peine de payer, c’est pour moi. “
“ Mais qu’est-ce qui te prends Monique, c’était pour rire. “
“ Y’a des plaisanteries que j’apprécie pas, c’est tout. “
“ Bon, bon, si tu le prends comme ça. “
“ Je le prends comme ça. “
“ En tout cas, tu me reverras plus chez toi. “
“ C’est ça et bon vent. “
Entre-temps, Ahmed avait fait monter ses deux amies dans le taxi, inspectant d’un regard soupçonneux les environs.
“ Rue Myrha, s’il vous plaît. “
Pendant tout le trajet, Ahmed examina des pieds à la tête chaque motard qu’ils croisèrent. Il n’était pas tranquille. Pourtant, ils parvinrent à bon port sans aucun accident. Boubacar ne les attendait pas devant le porche, il devait déjà se trouver chez son oncle. Par contre le journaliste était là provoquant la curiosité d’un groupe de jeunes renois accompagné de deux pit-bulls. Ils semblaient supputer sa possible appartenance à la maison poulaga. Pas encore agressifs, mais il était temps de le dégager en douceur. Ils s’engouffrèrent dans le porche et montèrent les escaliers quatre à quatre dans l’obscurité. Au troisième étage, ils trouvèrent la porte ouverte, l’appartement flambait de toutes ses ampoules. Un coup d’oeil suffit à Ahmed pour se rendre compte des dégâts. Tout était renversé, tout avait été jeté à bas. Boubacar penché sur son oncle affalé à terre tentait de le ranimer.
“ Mon dieu. “ gémit Marguerite.
“ Bordel. “ émit le journaliste.
“ Le vers est dans le fruit. “ annonça incongrûment Iris sans que personne ni elle-même ne comprenne la signification de cette pensée profonde.
Boubacar se retourna vers eux, les yeux en larmes.
“ Il me l’a tué, il a tué le frère de mon père, mon seul parent sur cette terre. “
“ Pauvre garçon. “ soupira Marguerite.
A la réflexion grandiloquente de son copain, Ahmed comprit que l’état de son oncle n’était pas si grave qu’il voulait bien le faire croire. Boubacar avait non seulement ses parents à Paris, mais aussi une tripotée de frères et de soeurs. D’ailleurs l’oncle ne tarda pas à ouvrir les yeux.
“ Allah est grand, je suis vivant. “
“ Alléluia, alléluia, mon oncle est vivant. “
L’oncle en question le regarda surpris.
“ Tu jures en chrétien maintenant. “
Pris en faute, Bouba se corrigea immédiatement.
“ Allah est grand, Allah est miséricordieux, mon oncle est vivant. “
Reprenant la pause, celui-ci gémit.
“ Un djinn, il était comme un djinn à la face grimaçante, il a voulu me prendre la vie, mais Allah ne lui a pas donné ce plaisir. Dieu est grand ! “
“ Dieu est grand ! “ répéta son neveu.
L’air ennuyé, Ahmed s’interposa.
“ Bon, quand vous aurez fini, vous penserez peut-être à nous expliquer ce qui est arrivé avant que le tueur de marabout revienne. “
A cette perspective, le vieil homme se redressa.
“ Revenir, tu penses vraiment que le maudit va revenir ? “
“ Ben, maintenant que tu es avec nous sur le coup, c’est normal qu’il cherche à te faire la peau. Que dieu te préserve. “ Conclut Ahmed.
“ Ah non, moi, j’ai rien à faire avec vous, regardez ce qu’il a fait. “ Et son regard désolé parcourut la pièce ravagée. Il se mit à verser une larme, deux auraient été de trop. “ Il est venu comme un diable. Il m’a jeté sur le visage un gaz et m’a frappé comme un démon. J’ai lutté, mais que peut un hadj devant un tel démon. Il m’a jeté à terre et a tout cassé dans ma maison. “
“ Mon pauvre monsieur. “ soupira Marguerite.
Le marabout la regarda sans comprendre. Cette chrétienne osait se moquer de lui, lui qui avait fait deux fois le saint pèlerinage de la Mecque. Une vague de folie lui râpa le cerveau en forme de gruyère.
“ Sortez, sortez, je ne veux plus vous voir ! Et toi, maudit neveu, qui a permis au démon d’entrer dans ma maison, je t’interdis de revenir à jamais. Partez, partez, maudits ! “ Et il les poussa sans ménagement dans l’escalier qu’ils dévalèrent à nouveau quatre à quatre Cette fois-ci, dans le sens contraire.
Dans la rue, ils se retrouvèrent face à la bande de renois qui à la vue de Boubacar l’interpellèrent joyeusement.
“ Alors Bouba, tu t’es encore fait virer. “ Et devant son air étonné, ils montrèrent la fenêtre grande ouverte du troisième d’où leur étaient parvenus les imprécations du vieux marabout.
Pour sauver la face, Bouba leur déclara que son oncle se battait avec les démons. A ce moment toute la rue entendit la voix mugir.
“ Maudit neveu, que le sang de tes ancêtres te retombe sur la tête. “
Tout le groupe de renois s’esclaffa, et bouba eut l’impression que même les pitbulls se fendaient la poire. Il en rougit de colère, mais Ahmed l’entraîna avant qu’il n’en arrive à provoquer toute la rue pour sauver son honneur perdu.
“ Mais t’as vu, mais t’as vu comment ils m’ont parlé. Mais, moi, ils me connaissent pas, je te le dis tout de suite Ahmed. Heureusement, que t’étais là. Ca des frères. Des zarbis, ouais.”
“ Allez, laisse tomber. On a vraiment autre chose à faire. Venez, je connais un café rue Custine. On pourra parler tranquillement. C’est pas loin du côté de Château Rouge. “
Le journaliste suivit. Les événements lui plaisaient. De toute façon, le patron lui avait donné le feu vert pour suivre l’affaire et même si l’article ne passait pas, il pourrait toujours le refiler à un autre canard.
Arrivés au café, ils s’installèrent sur la terrasse, chacun devant sa boisson favorite car même Boubacar dégoutté s’était remis à la bière. Lejeune attaqua tout de suite.
“ Alors où en sommes nous ? Et là, je parle du coup sur lequel devait se branché votre marabout. “
“ Un coup, quel coup ? “ fit étonnée Iris.
“ Mais d’argent, ma chère madame, de mallettes pleine d’argent par exemple. “
Les quatre amis se regardèrent abasourdis. Bouba, désillusionné, pensa en devers lui qu’il n’y avait plus de gens honnête en ce bas monde.
XII
Et quand un journaliste devient un associé très cher.
“ Faîtes pas les innocents, moi aussi, j’ai pénétré dans un appartement et figurez-vous que j’y ai trouvé une mallette pleine d’argent. “
“ Combien ? “ l’interpella Marguerite.
“Tut-tut-tut-tut, voyons chère Madame, nous jouons carte sur table ou ne jouons pas du tout. “
“ Je croyais que vous étiez là pour nous protéger. “ remarqua acidement Iris.
“ Pour vous protéger, c’est exact, et pour me préserver, ce qui est aussi exact, moi et mon ami le commissaire Letourneur. “
Un grand froid glaça la compagnie. Qu’est-ce que le sympathique commissaire venait faire dans l’histoire.
“ Le commissaire ? “ interrogea prudent Ahmed.
“ Mais oui, le commissaire qui proche d’une retraite qui risque de s’avérer chiche aimerait la rendre plus consistante sur un coup qui ne présentera aucun risque pour sa fin de carrière. Je me suis bien fait comprendre ? “
“ Mais pourquoi, vous l’avez mis sur le coup ? “
“ Ce n’est pas moi qui l’ai mis sur le coup. Quand, je suis descendu de l’appart, il était en bas dans la rue. Il m’attendait. “
Mais comment se fait-il qu’il vous attendait en bas de l’immeuble. Vous ne trouvez pas ça un peu bizarre ? “ Interrogea Iris.
“ En réalité, je ne me suis pas posé la question sur le moment. Je suppose qu’il était sur l’enquête et qu’il est tombé sur une mallette lui aussi. C’est là, je suppose que l’idée a germé en lui de se les approprier. Sauf que cette fois-ci, je suis arrivé avant lui. De toute façon, je n’étais pas en situation de lui faire à l’envers. J’avais pénétré illégalement dans l’appartement et dérobé une pièce à conviction. J’étais bon pour la tôle. Il a joué franc jeu. On a discuté et à mon étonnement, nous avons conclu, disons un gentle agreement. Je pense pas qu’il soit dans le coup, en tout cas, je l’espère car l’assassin veut sûrement nous faire jouer un rôle dans son opéra comique “.
“ Donc, vous pensez qu’il possède une mallette ? “ demanda Marguerite.
“ Une ou plusieurs, je ne peux vous le dire. Sur ce sujet, il est resté discret. Cependant, il suggéré de faire cagnotte commune.“
Putain, tous des lopes, se dit Boubacar, pas un pour sauver l’autre. Ils sont tous pires que moi, c’est pas croyable. Il se voyait déjà obligé de se séparer de sa part que seule la miséricorde d’Allah avait pu préserver de la convoitise de son oncle.
Cagnotte commune, mon cul - pensa-t-il. C’est juste histoire de nous piquer les tunes.
“ Je précise que le commissaire ne fera intervenir ses collègues qu’une fois que nous aurons visité les prochains appartements ensemble, je précise bien ensemble. Je serais en contact permanent avec lui par portable. Nous aurons donc un peu de temps devant nous avant que les flics n’arrivent. “
“ Mais pourquoi, avez-vous besoin de nous ? Je ne suis pas sûr de comprendre. Le commissaire aurait pu nous neutraliser en nous faisant arrêter. “
“ Madame Iris, c’est à cause de l’argent. Vous serez utiles pour transporter cet argent. Qui se méfierait de deux charmantes mamies comme vous. A vous voir, on vous donnerait le bon dieu sans confession. “
Iris prit une large respiration.
“ Marché conclu. “
Rayenari au fond de son sac émit un feulement.
“ Oh non, pas lui. “ soupira Bouba abandonnant d’office la lutte.
“ Je vois que nous sommes tous d’accord. Alors, si vous le voulez bien, buvons à notre collaboration. “
Tous levèrent leur verre.
“ A notre santé ! “
Ils trinquèrent, la tête pleine d’arrières pensées.
“ Maintenant, voyons où nous en sommes. “ Lejeune exposa brièvement le résultat de sa propre recherche. Selon lui, les noms de rues pouvant être utilisés comme verbe n’étaient pas très nombreux. Donc, le champ d’investigation s’en trouvait réduit d’autant si naturellement, l’assassin ne recherchait que les phrases cohérentes. « En tout cas, personnellement, j’en ai compté quatorze. “
“ Ce qui nous fait quatorze cadavres minimum si l’on compte un verbe par phrase. Nous allons finir par être milliardaires. “
“ Vous oubliez monsieur Ahmed que nous n’avons pas trouvé d’argent à chaque cadavre, ce qui est d’ailleurs bien dommage à mon avis. “ remarqua très professionnelle Marguerite.
« Sauf que la dernière fois, le cadavre nous a pratiquement atterri dessus. On n’a pas eu vraiment le temps d’aller chez lui ». Précisa Ahmed.
“ Attendez, dites-moi, “ - intervint Boubacar - “ on cherche toujours à coincer l'assassin, rassurez-moi ? Parce que moi, je vous le dis tout de suite, j’attendrai pas que les propriétaires du pognon nous retrouvent.“
Un ange aux ailes chargées de scuds sembla les survoler un moment. Boubacar leur avait coupé la chique.
“ Monsieur Boubacar a raison. Notre but est de coincer notre inconnu le plus vite possible, ensuite de profiter de notre épargne le plus longtemps possible. “
“ Marguerite a raison. “ souligna son amie.
La vieille taupe, pensa Boubacar, sûr qu’elle a raison, j’ai envie de faire de vieux os et me faire un paquet de nanas. J’aurais une femme, deux femmes, trois femmes, peut-être douze, plus que mon grand-père au bled.
Ahmed intervint, “ J’ai pensé à la rue des Francs Bourgeois dans le 3ème, cité Couvent dans le 11 ème, rue des Cinq Diamants et de la Glacière dans le 13 ème, ce qui nous donnerait, les francs bourgeois couvent cinq diamants dans une glacière. Un peu zarbi, mais comme il n’y a pas beaucoup de verbe, il n’y a pas beaucoup de termes qui permettent de faire une phrase cohérente. Celle-ci me paraît offrir au moins cette garantie. “
“ D’autres proposition ? “ - fit Lejeune - “ Non ! Alors je vous soumets celle-ci, Henri IV juge les mauvais garçons de la plaine, ce qui correspond au 4 ème, au 15 ème, au 4 ème et au 20 ème arrondissement. Sauf qu’à la place de la plaine, nous aurions pu avoir la rue Hauteville dans le 10 ème, celle de Henri IV, le passage Perceval dans le 14 ème ou encore Guillaume Tell et j’en passe. “
“ Nous n’en sortirons jamais. “ soupira Marguerite.
“ Je ne crois pas. Depuis le début, notre inconnu nous trace une piste. Il n’est pas possible qu’il ne nous ait pas laissé une quelconque indication car même si nous trouvons l’histoire comment connaître le bon immeuble et mieux l’étage exact “. Précisa Lejeune.
“ L’étage, c’est pas difficile, il ferme toujours les volets. “ remarqua Ahmed.
Max était perplexe. Iris était perplexe, bref tout le monde était perplexe et la lumière finit par jaillir de la bouche de Boubacar.
“ Le scarabée, le scarabée d’or ! “
“ Mais bien sûr », intervint Ahmed, « Il a raison. Madame Iris, le scarabée, où est-il ? “
“ Dans mon sac, bien sûr. “
“ Donnez le moi, s’il vous plaît. “
Iris lui tendit l’objet. Lejeune se mit à l’examiner dans tous les sens. Soudain, il indiqua une très légère faille dans le ventre de l’objet.
“ Vous avez une épingle à nourrice, s’il vous plaît ou quelque chose d’approchant ? “
“ Oui, certainement, tenez. “
“ Merci. “ Il se mit à triturer l’objet. Finalement, sous le regard admiratif de la compagnie, le ventre se souleva découvrant une cavité. De celle-ci, Lejeune extirpa un papier plié en quatre.
“ Y’a pas à dire, c’est un vicelard. “ fut son commentaire. Il se mit à déchiffrer le papier où une série de chiffre était inscrit. Il lut : “ FB3-G18-D13-G13-5/4-3/3. “
La déception marqua les visages.
“ C’est de l’hébreu, ce truc. “ fit désabusé Ahmed.
Boubacar n’en revenait pas. “ Il nous prend pour des cons. C’est simple comme bonjour, le 3 ème avec un nom qui commence par FB, francs bourgeois, le 18 ème avec G, à trouver, le 13 ème avec D, je propose Diamant, encore le 13 ème avec G pour Glacière. et 5/4, ça veut tout simplement dire au quatrième étage du numéro 5. Le 3/3 doit correspondre au 3ème étage du 3 rue de la rue G. Il suffit de trouver la rue dans le 18 ème qui commence par un G et on est bon. Donc ça correspond à la proposition d’Ahmed. quatre cadavres, quatre mallettes, chouette. “ S’exclama-t-il en riant de sa vanne.
Les autres le contemplèrent sans y croire, certains qu’il avait raison.
“ Bingo, t’as gagné, c’est sûrement ça. Est-ce que quelqu’un a un plan de Paris ? “
Le journaliste lui tendit le sien.
“ Voyons. “ - du doigt Ahmed parcourut la liste - “ 18 ème, 18 ème, 18 ème, voilà, il n’y a qu’un nom qui puisse correspondre à un verbe, la rue Des Gardes. “
“ Tu étais tombé juste Ahmed. “ - apprécia Lejeune. - “ à une rue près, ce qui nous donne, les francs bourgeois gardent les cinq diamants dans une glacière. Décidément, ce type est un cas. “
“ On a le numéro, on a la rue, il faut y aller tout de suite. Il n’est peut-être pas trop tard pour choper ce salopard “.
“ Pourquoi, nous ne nous diviserions pas en deux groupes puisque nous avons le nom des rues cette fois-ci. “ proposa Iris.
Boubacar n’apprécia pas la suggestion.
“ Attention, c’est ça qu’il cherche, nous diviser. C’est un piège. Je ne suis pas d’accord, on risque de finir en canapé à la morgue. C’est un fou mental. Danger garanti. “
Le journaliste sortit son Libé de sa poche, page société.
“ Je suis d’accord avec Boubacar, mais malheureusement, le temps risque de nous manquer. Lisez ces deux articles. Le premier dénonce l’incapacité de la police à régler l’affaire des suicidés en série, le deuxième dénonce une série de règlements de compte à la sulfateuse dans le milieu parisien. Pour le moment, cinq gangsters ont été liquidés soit dans la rue, soit dans des bars louches. “
Le journal passa de mains en mains.
“ Et alors ? “ demanda Boubacar agressif.
“ Simple, cela signifie que le commissaire ne pourra nous laisser le champ libre beaucoup plus longtemps et que du côté truands, ils risquent de faire le point avant de s’exterminer et s’apercevoir qu’il y a un ou plusieurs autres larrons sur l’affaire. Je vous laisse imaginer ce qu’il nous arrivera s’ils nous tombent dessus. “
“ Vous croyez que les affaires sont liés ? “ interrogea Marguerite les deux poings serrés sur son petit coeur palpitant.
“ Liés, ma chère madame. Il est clair que l’argent provient de la maffia de la drogue. Vous avez entendu, je pense, les histoires qui courent sur les milles et unes manières dont la pieuvre punit ceux qui tentent de la prendre pour une lope. Ils tuent des enfants, alors, nous, je ne vous dit pas. “
Marguerite eut le dos parcourut par un frisson. Elle avait vu le Parrain au cinéma.
“ Même les chats ? “ gémit-elle.
Personne ne lui répondit et elle se plongea dans une angoisse délectable.
“ Alors ? “ émit Ahmed.
“ Alors », suggéra Lejeune, « je propose que toi et moi, nous nous rendions rue des Francs Bourgeois et que Boubacar et nos deux amies se rendent rue Des Gardes. Nous investissons les lieux un minimum de temps pour récupérer le fric et les indices et nous nous retrouvons au bar de Jarente, place Sainte Catherine près du métro Saint Paul. C’est un endroit tranquille, je connais la patronne. D’ailleurs le commissaire y fréquente de temps en temps. “
Boubacar se leva.
“ Bon, mesdames, je connais la rue Des Gardes, c’est à la Goutte d’Or. D’ailleurs vous connaissez aussi, c’est à côté de la rue où le copain d’Azzedine s’est fait refaire le portrait. J’ai plein de copains dans cette rue, y’a plus de voyous depuis que c’est rénové. Que des bâtiments de l’Opac, c’est la politique de la ville. C’est du tout bon, y’a rien à craindre. “
Marguerite voulut faire une tentative pour échapper à son destin qu’elle sentait mal en compagnie de Boubacar.
“ Et si nous demandions à monsieur Azzedine de nous accompagner ? “
Ahmed fit non de la tête.
“ Azzedine, le soir, il s’occupe des camés qui n’en peuvent plus. On ne peut pas lui faire ça, il est tout le temps sur la brèche surtout qu’il ne sait pas dire non. Un jour, c’est sûr, il va craquer et il ira rejoindre ceux qu’il défend. “
Iris se leva à son tour.
“ Très monsieur Boubacar, allons-y. A tout à l’heure monsieur Lejeune. “
“ Appelez moi Max. “
Elle rougit légèrement et ajouta d’une petite voix.
“ Alors, à tout à l’heure Max. “
Boubacar très à l’aise dirigea ces dames dans le quartier qu’elle connaissait si peu.
“ Venez Mesdames, je vais vous montrer le quartier. Justement, c’est vendredi, on va passer par la rue Polonceau, c’est jour de prière, vous verrez. “
Le trio descendit la rue Custine et s’engagea à nouveau dans la rue Poissonnière en passant par le marché Dejean. Arrivés au niveau de la rue Polonceau, les mamies constatèrent avec étonnement que la rue était barrée et était, à part les trottoirs, occupée par des grappes d’hommes à genoux sur des tapis étalés sur le pavé. La mosquée juste en face, les portes grandes ouvertes, étaient emplies également d’hommes à genoux. Tous ces hommes, comme un ballet bien réglé, se courbaient, se prosternaient, se levaient, se recourbaient, se reprosternaient au rythme de psalmodiements répercutés dans la rue par des hauts-parleurs.
“ Mon dieu Iris. Mais c’est l’islam ! “
“ Et vous voulez que nous passions au milieu de tous ces gens-là, monsieur Boubacar ? “ s’inquiéta Iris.
Boubacar rigola : “ Mais non, pas au milieu, sinon on est morts, mais sur les côtés, là, sur le trottoir de gauche. “
“ Vous ne pensez pas qu’ils vont nous attaquer ? “
“ Même qu’ils vont nous mordre, moi, je vous l’dit. “
“ Arrêtez de plaisanter, s’il vous plaît. Vous savez bien que nous sommes ignorantes de ces choses là. “
“ Alors, suivez moi. “
A la queue leu leu, ils s’engagèrent sur le trottoir sans qu’aucun des hommes à l’écoute de la voix de l’imam ne prête attention à eux.
“ Vous voyez, ce n’était pas si terrible que ça. “
“ Mais pourquoi, ils n’ont pas une église pour prier dedans. “
“ Ben ça, faut demander aux français, p’t’être qu’ils aiment pas les rebeux et les renois. “
“ Mais quand même, c’est pas bien. “
“ Que voulez-vous madame Iris. Si les hommes étaient bons, ça se saurait, vous croyez pas ? “
“ Bien sûr, bien sûr, vous avez sans doute raison. “
“ Nous arrivons, c’est la rue en face du square Léon. Vous voyez ce que je vous disais, c’est que des HLM. “
Au moment où ils atteignaient le coin de la rue Polonceau et du square Léon, une moto arriva à leur hauteur remontant du bas de la rue Des gardes. Une pique de glace titilla la poitrine des deux amies. Elles se regardèrent, certaines que c’était le motard qui avait tenté de les écraser rue de la Grange aux Belles. Elles saisirent chacune un bras du garçon en le serrant très fort. Étonné, il leur lança un regard interrogateur et fixa à son tour le motard sans comprendre. Celui-ci avait stoppé sa moto et les regardait également. Soudain, un rire satanique retentit et d’un geste brusque, il leva la visière de son casque. Devant les yeux horrifiés des deux mamies apparut le masque blanc, mais un masque blanc déchiré par un rictus sanglant et malveillant.
Boubacar n’en revenait pas.
“ Il a mal où, lui ? “ dit-il éploré.
Le motard plongea la main dans sa veste de cuir et en ressortit avec un magnifique 357 magnum.
“ Putain, c’est Beyrouth ? A terre ! “ hurla Bouba.
Et il plongea entraînant les deux mamies qui heurtèrent durement le sol.
“ Boum, Boum. “
Le mur derrière eux explosa par deux fois. Le bruit du moteur de la moto s’emballa et en jetant un coup d’oeil prudent, Boubacar eut le temps de la voir disparaître vers la rue Jessaint.
“ Vite “ - dit-il en aidant les femmes à se relever - “ Il faut dégager d’ici avant que les flics débarquent. Ils sont justes en bas dans la rue de la Goutte d’Or. “`
Tout autour d’eux des groupes de personnes, jeunes ou adultes s’étaient arrêtés et les contemplaient curieusement. Les amples djellabas ou les boubous bariolés jetaient des flammes de couleurs vives sur cet univers sombre et menaçant. Les gens s’interpellaient pour se demander où la bombe atomique avait explosé.
“ Oh, ça sent pas bon tout ça. Ca sent pas bon du tout. Fissa, on se casse ! “
“ Mais nous ne devions pas nous rendre à l’adresse indiquée. “ demanda ingénument Marguerite.
“ Faut vous réveiller ma brave dame, on nous canarde. Vous ne vous en êtes peut-être pas rendue compte, mais on risque de se ramasser un missile. Tenez, regarder là “ - il montra les cratères qu’avaient creusé les balles sur le mur - “ une pastille comme ça dans le ventre et on vous retrouve éparpillée sur tout le trottoir. Ca risque de faire sale, vous croyez pas ? “
“ Oh, mon dieu - “ souffla t-elle, les deux poings serrés sur son petit coeur qui battait encore la chamade - “ Il a voulu nous tuer !”
“ Pourquoi il ? “
“ Qu’est-ce que vous voulez dire, monsieur Boubacar ? “
“ J’ai vu des cheveux dépasser du casque. C’est la même femme que la dernière fois. “
“ Une femme ! Quelle horreur ! “
“ Vous l’avez déjà dit. “ remarqua-t-il.
Une sirène se fit entendre. La police allait bientôt être sur les lieux.
“ Vite, on va traverser le square Léon et se planquer dans l’église St Bernard, le temps que ça se passe. Dans le quartier, personne ne dira rien aux flics. Ils feront tous semblant de pas parler français. Après, j’irais aux nouvelles. Vous, avec vos robes colorées, vous êtes trop repérables. “
“ Mais, vous êtes musulman, vous avez le droit de rentrer dans une église ? “
“ Bien sûr, le bon dieu, il s’en tape de savoir où on prie, du moment qu’on prie. “
“ Vous avez sans doute raison. J’espère que nos amis ne sont pas en danger. “
“ Moi, j’espère surtout qu’ils vont nous ramener du blé, parce que si ça continue comme ça, on va être une ménagerie à se le partager. “
Il les entraîna rapidement à travers le square et la rue Saint Luc.
“ Tenez, voilà l’église. C’est calme ici. Au fait, vous faites quoi en rentrant à l’intérieur ? “
“ D’abord, nous faisons le signe de croix, ensuite nous nous asseyons sur un banc et nous prions. “
“ Ca marche pour moi, je ferais copie conforme. “
Les mamies se mirent à prier avec ferveur. Boubacar eut le temps d’invoquer Allah au moins quarante mille fois. Il répétait comme une litanie, “ Allah, le grand, le miséricordieux fait que nous amassions un tas de pognon. Allah, le grand, le miséricordieux fait que nous ramassions un tas de fric. “
Il était tellement plongé dans son adjuration qu’il en aurait oublié sa mission si Marguerite ne lui avait donné discrètement un coup de pied. Il s’éclipsa pour revenir une demi-heure après.
“ Ca va, on peut partir. Les flics n’ont rien trouvé. Personne ne sait qui a tiré et sur qui on a tiré. De toute façon, le quartier ici, c’est chaud. Pour tout le monde, c’est un règlement de compte entre dealers. On peut quitter l’église maintenant, on ne risque plus rien des keufs. On va prendre le métro à la Chapelle. Y’a pas trop de taxi ici, ils aiment pas le quartier. “
Il voulut entraîner les mamies dans la rue, mais Marguerite se rebiffa.
“ Nous avons oublié d’allumer un cierge ! “
Boubacar leva les yeux au ciel mais Allah n’y était pas. En plus, il fut obligé de leur donner sa monnaie pour payer les bougies.
“ Mais pourquoi, vous voulez les payer, c’est gratuit ces trucs là. “
Du coup, les mamies lui redemandèrent 1 euros pour allumer un cierge pour la rédemption de son âme.
Un quart d’heure après, ils marchaient en direction du boulevard de la Chapelle.
“ Dites-nous ce qu’il s’est passé ? “ interrogea Iris en trottinant à ses côtés.
“ C’est un renoi qui est mort. Il paraît qu’il a pété les plombs. Il est mort en avalant sa langue, un vrai truc de fakir. Mais, j’ai pas pu rentrer, y’avait toute sa famille, tous les voisins et ça pleurait de tout partout. D’après des potes à moi, il avait attaqué les drogues dures. Il a du se faire une over-dose “.
“ Mais quel est le lien avec les autres victimes, le quartier est différent, tout est différent. “
“ Ca se préciserait plutôt. Le lien, c’est la drogue. C’est sûr, les richards, ce sont les fournisseurs et le renoi, un des revendeurs. Mais, c’est chaud si ça commence à tirer à tout va. Faudrait vraiment le trouver avant qu’il nous transforme tous en passoire. “
“ Comment va-t-on faire. Nous n’avons aucun indice pour continuer ? “
“ Pour le moment, on va au bar de Jarente. Et là, on attend. “
La place Sainte Catherine dans le quatrième arrondissement, renvoie au temps lointain où de fiers cavaliers, fringants et mal lavés caracolaient dans les rues pavées de Paris. C’est une petite place ombragée entourée de restaurant débordants à la belle saison de touristes bien élevés. Le bar de Jarente est placé un peu plus haut, rue Caron, mais des tables de sa terrasse, le péquin a vu sur toute la place. A l’une de ses tables, Max et Ahmed attendaient en sirotant une bière bien fraîche.
“ Ah, vous voilà. Asseyez-vous, qu’est-ce que vous buvez ? Deux grenadines et toi Boubacar, un demi. Madame René, s’il vous plaît ! “
“ J’arrive Max, un instant. “
Une petite femme potelée d’un certain âge s’affairait autour des tables. Elle s’approcha un grand sourire aux lèvres.
“ Bonjour mesdames, qu’est-ce que ce sera. “
“ Deux grenadines et un demi, s’il vous plaît, madame René. “
“ Ah, au fait, Max, ton ami, le commissaire est passé. “
“ Il a laissé un message. “
“ Non, mais il avait l’air un peu agité. Il a bu deux bières coup sur coup. “
“ Merci, madame René, je lui téléphonerais ce soir. “
Lorsque la patronne revint Iris l’interpella.
“ Excusez-moi, s’il vous plaît, auriez vous un petit bol d’eau ? “
“ Un petit bol d’eau ? “
“ Oui, pour mon petit chat, il a soif. “ dit Iris en extrayant un Rayenari baillant et pas forcément content d’être réveillé.
“ Oh, le mignon petit chat. “ - et madame René de s’emparer du chat et le caresser - “ Je vous apporte ça tout de suite. “ et de déposer chat chat sur les genoux de Boubacar qui prit un air constipé. Le chat chat nullement gêner se mit à se frotter amoureusement contre un Boubacar complètement décomposé. Ce chat était maudit, il en était sûr comme il était sûr qu’Allah avait créé cette chose pour le tourmenter. Marguerite remarqua sa gène manifeste.
“ Vous vous sentez pas bien, monsieur Boubacar. Regardez comme il vous aime. “ - en plus, elle se fout de ma gueule, pensa-t-il. Il la détestait au plus haut point. Il aurait voulu la voir écarteler entre quatre chars d’assauts Irakiens. Et ce chat qui voulait plus décoller. Boubacar n’en pouvant plus se leva brusquement projetant le pauvre minou à terre. « Excusez-moi, il faut que j’aille aux toilettes “.
Ahmed mort de rire, connaissant la rancune maladive de son copain envers ce brave chat chat. Max attendit son retour pour rendre compte. Celui-ci revint s’asseoir en évitant soigneusement de frôler Rayenari qui lapait tranquillement son breuvage.
“ Voilà, nous avons récupéré une mallette. “
“ Chouette. “ fut le commentaire de Bouba. Il sentit son moral remonter au beau fixe.
“ Évidemment, il y avait un cadavre, mais nous n’avons pas trouvé de feuillets. “
“ Et comment ce monsieur est mort ? “ demanda Marguerite.
“ Il avait la bouche blanchie d'héroïne. Il a du s’en manger au moins un kilo. Une crise de boulimie en quelque sorte. Et vous, que vous est-il arrivé ? “
Ce fut Iris qui raconta toute l’histoire faisant dans son récit une place éminente au rôle joué par Boubacar. Max fut particulièrement intéressé par le détail de la chevelure. “ Donc, c’est vraiment une femme et elle est seule “ - dit-il pensif - “ pourquoi pas en effet “ - puis se remémorant un détail, il demanda une précision - “ Quelle couleur étaient ses cheveux, tu t’en souviens ? “
“ Noirs, d’un beau noir de jais. “ fit Boubacar sans hésitation.
“ Tu n’as pas remarqué s’ils étaient longs ? “
“ Si, tu as raison, y’a une flopée qui dépassait du casque. De quoi lui arriver à mi-taille. “
“ C’est elle, j’en suis sûr. La fille qui dansait devant les musiciens sur le podium. C’était elle, la garce, elle nous a eu. “
“ Oui, mais cela ne nous avance pas beaucoup plus, mon cher Max, nous n’avons plus d’indice. “ remarqua Iris.
“ En effet, mais cette fois-ci, nous connaissons la fin de l’histoire. Vous êtes arrivés au moment où l’inconnue venait de commettre son forfait. Cela signifie qu’il lui reste deux cadavres à se faire pour arriver à la fin de l’histoire. Je pense qu’il doit en ce moment s’occuper du prochain ou le finir, alors je propose de l’aller tout de suite rue de la Glacière pour le dernier. “
“ Mais comment trouver l’immeuble ? “ interrogea Iris. « Il y avait deux possibilités ».
“ On trouvera, je vous promets qu’on trouvera. “ lui assura Max.
“ Si vous le dites. “
“ Je l’affirme “ - dit-il très napoléonien - “ Je connais la rue de la Glacière. “
“ Vous ne deviez pas téléphoner à votre ami le commissaire ? “ lui rappela Marguerite.
“ Si fait, vous avez raison. Je vais l’appeler tout de suite. “
Le commissaire répondit aussitôt. Lejeune l’écouta attentivement. La conversation fut brève.
“ Alors ? “ interrogea Ahmed.
“ Sa femme a disparu avec son pistolet de service. Il a peur qu’elle se suicide. “
“ Oh, le pauvre monsieur. “ - le plaignit Marguerite - “ Et pourquoi voudrait-elle se suicider ? “
“ Je ne sais pas, il m’a simplement dit qu’elle était en pleine dépression. “
“ Vous la connaissez ? “
“ Non, je ne l’ai jamais rencontré. On dit que c’est une belle femme. Mais dis-moi Boubacar, quel pistolet m’as-tu dit que tenait ton tueur ? “
“ Un 357 magnum, pourquoi ? “
“ Le pistolet de service du commissaire est justement un 357 magnum. “
Un silence s’appesantit entre eux plus lourd qu’un porte-avion.
XIII
Quand la vérité provoque l’effroi.
Comme la rue de la Glacière est relativement longue, nos amis décidèrent de s’éparpiller sur tout son long. Heureusement depuis le début de leurs aventures nos mamies s’étaient offertes chacune un téléphone portable à l’exemple de leurs jeunes compagnons. Ce n’est pas tant qu’elles espéraient recevoir des coups de téléphone de soupirants potentiels mais maintenant qu’elles étaient en affaire, elles étaient en relation souvent avec leurs banques toutes désormais situées dans un paradis fiscal des îles caraïbes. Sur ce point là, elles avaient dépassé les espérances de Lejeune, elles avaient déjà évacué une grande partie du fric. En tout cas, aujourd’hui, leurs portables allaient leur permettre de rester en contact permanent avec leurs compagnons afin de signaler aussitôt l’apparition du mystérieux motard. Les trois jeunes gens quand à eux s’était partagé le côté de la rue après le boulevard Blanqui donnant sur le Boulevard Port Royal laissant aux mamies la partie aboutissant sur la rue de Tolbiac.
L’attente commença longue et ennuyeuse. Le soir commença à poindre son nez par cette tardive soirée d’été. Les lumières des réverbères jetaient une lumière franche sur les trottoirs tout en dessinant aux silhouettes furtives des visages imprécis, ce qui arrangeaient particulièrement nos amis que dominait la crainte d’être reconnus.
Les rideaux et les volets se fermaient les uns après les autres sur les mystères des couples et la quiétude des familles. L’inquiétude commençait à gagner nos amis, comment allaient-t-ils reconnaître l’étage si tous volets des immeubles y étaient déjà clos.
Soudain, le bruit d’un moteur de moto déchira la tranquillité de la rue paisible et sans histoire. Aussitôt, les garçons se courbèrent de manière à être dissimulés par les voitures garées sur le trottoir tout en gardant la possibilité de la surveiller à travers les vitres. La moto s’arrêta pile devant Ahmed qui ne perdait rien du spectacle. L’inconnue descendit, gardant son casque sur la tête. EIle prit un sac, le mit en bandoulière sur son épaule et pénétra au numéro 23.
Dès que le tueur eut disparu Ahmed s’était précipité pour bloquer la porte à l’aide de son écharpe. Il resta planqué à côté du porche pour ne pas risquer d’être aperçu d’une des fenêtres. Il en profita pour prévenir les mamies. Max et Boubacar eurent tôt fait de le rejoindre. Ils n’avaient plus qu’à attendre pour savoir où se jouait le lieu du drame que le tueur ferme les volets de l’appartement de sa victime comme à son habitude. Il restait quelques étages où les lumières brillaient encore aux fenêtres. Ils croisèrent les doigts pour que ce fut l’une d’elle. Bientôt les deux mamies arrivèrent légèrement essoufflées.
“ Qu’est ce qu’il se passe ? “
“ EIle est là haut. “
“ Mais comment va-t-on savoir où elle est exactement ? “
“ Il n’y a qu’à attendre qu’elle referme les volets comme à son habitude et l’on saura où ellel est. “ Max rajouta : “ J’ai appelé le commissaire, il ne devrait pas tarder à arriver. “
“ Et si c’est l’un des appartements aux volets déjà fermés ? “ s’inquiéta Iris.
“ Alors, c’est foutu. Le dénouement appartiendra à la police. “
Des bruits de volets que l’on referme se fit entendre. Nos amis se plaquèrent le plus possible contre le mur, cherchant à s’y confondre. Les bruits s’arrêtèrent, ils attendirent un peu. Plus rien. Ils s’avancèrent alors sur le trottoir en levant la tête.
“ Troisième gauche. “ - déclara Ahmed - “ On y va. “
“ Et monsieur le commissaire, nous ne l’attendons pas. “ - interrogea prudente Marguerite.
“ Il nous rejoindra, je lui téléphone pour lui indiquer l’étage. “
“ Vous croyez vraiment ? “
“ Ne vous en faites pas, il ne pourra pas nous tuer tous. “
Marguerite ressentait la phrase plutôt comme une condamnation que comme un baume au coeur. Elle serra ses poings.
“ Ne t’en fais pas. “- lui fit Iris. - “ Je suis là. “
Ce ne lui fut pas vraiment une consolation.
“ Il a un gros pistolet, vous savez. “
“ Attendez. “ Boubacar s’approcha de la moto, se pencha sur le bloc moteur et d’un coup sec arracha le delco. “ Voilà, maintenant, il ne pourra plus s’enfuir qu’à pince. Dans le coin, d’un côté, il y a l’asile de Saint Anne, de l’autre la prison de la santé. Fais comme un rat, il est. Maintenant, on peux y aller. “
Boubacar était tout content de voir la tronche de la vieille. Elle pétait la trouille, ça devait lui couler dans la culotte. Mais pour Marguerite, la situation n’avait en rien changé, l’autre malade là haut, il avait toujours un gros pistolet.
“ Vous croyez vraiment ? “
Iris et les trois garçons lui répondirent d’une même voix. “
“ Oui, nous croyons vraiment. “
“ Ah, bon. “
Elle suivit le quatuor la mort dans l’âme en traînant un maximum les pieds, priant Saint Benoît et tous les autres pour que le commissaire arrive avant que l’irréparable ne soit commis. Ils s’engagèrent sous le porche. Un escalier se présentait à gauche, ils s’y engagèrent également en prenant mille précautions pour que les marches de bois ne craquent pas sous leurs pieds. Ainsi, cahin-caha, ils entamèrent l’ascension. Au troisième, deux portes leur faisaient face. Max désigna celle de gauche. Elle était fermée.
Boubacar leur fit signe en désignant la poche de son blouson. Les autres s’écartèrent, il en sortit un jeu de clé. Avant même que ses compagnons puissent exprimer le moindre étonnement, il farfouillait la serrure d’un air professionnel. Le premier jeu ne marcha pas, le deuxième non plus. Il hocha la tête en signe de désappointement en choisit un soigneusement et l’engagea dans le penne. La serrure résista et céda avec un léger clac. Boubacar fit le signe de la victoire, ouvrit le plus doucement qu’il put. Ils pénétrèrent sur la pointe des pieds à l’intérieur, conscients du danger qui pouvait les menacer. La première porte donnait sur la salle de séjour. Ils jetèrent un oeil prudent. Le spectacle complètement incongru les laissa pantelants. De dos, une femme à moitié nue dansait devant un cadavre affalé sur un canapé.
Décontenancés, ils ne réagirent pas comme hypnotisés par le corps laiteux se cassant au rythme d’une musique par lui seul entendue. Cette vision d’un érotisme insoutenable poussa Boubacar à signaler sa présence.
“ Hum, hum, on ne vous dérange pas trop ! “
La femme se retourna d’un bloc. Quelle belle poitrine remarqua Boubacar, mais lorsque son regard arriva au visage, il découvrit le masque blanc déchiré d’un sourire sanglant et de coulées de larmes également sanglantes.
Les protagonistes dans un silence à glacer les coeurs les plus téméraires, se faisaient face. Un cri de rage et la femme plongea à terre, saisissant son blouson.
Iris impulsive saisit le bras de Boubacar.
“ Vous faites du karaté, c’est le moment. “ dit-elle dans un souffle.
Boubacar poussa un cri “ Kaïa, Rakaïa “ genre qui paralyse une mouche en plein vol en se positionnant jambes largement écartées, les mains raidies au niveau du visage. “ Rendez-vous ! “ annonça t-il.
“ Mort de rire ! “ rétorqua la femme en se retournant le 357 magnum pointé dans leur direction.
Marguerite eut comme en réminiscence ce qu’il venait de se passer rue des Gardes. Dans un réflexe fulgurant, elle saisit Rayenari par la peau du cou et le projeta violemment vers la femme au moment même où elle s'apprêtait à appuyer sur la détente.
D’entre les deux, le chat chat fut le premier à atterrir sur la poitrine aux seins gonflés. Déjà qu’il n’était pas de bonne humeur suite au traitement, la vue de la face de carnaval acheva de le rendre enragé. il se mit à labourer consciencieusement la poitrine offerte, mais délicate. Un hurlement à vous glacer retentit à l’intérieur de l’appartement. Les seins ruisselaient de sang, à faire peur à un chirurgien esthétique. L’inconnue lâcha son arme pour tenter d’arracher le monstre collé à ses seins. Le chat chat retomba tranquillement sur ses pattes alors que Max ayant reprit ses esprits s’emparait de l’arme et la dirigeait sur la criminelle.
“ On ne bouge plus ! “
Boubacar se demanda si il allait rajouter, “ vous êtes en état d’arrestation ”. Mais une voix derrière lui le devança : “ Vous êtes en état d’arrestation ! “
Le commissaire Letourneur faisait une entrée remarquée dans les lieux accompagnés de trois de ses inspecteurs. Il jaugea immédiatement la situation.
“ Félicitations, vous venez d’arrêtez le plus grand sérial killer français de tous les temps. C’est qui lui ? “ dit-il en indiquant d’un geste négligent la victime étalée sur le canapé.
“ Nous ne savons pas. “ fut la réponse d’Ahmed, nous venions d’arriver pour le thé. “
“ Très drôle, et celle-là ? “ - en indiquant la femme prostrée à terre qui pleurait à gros sanglots la poitrine déchirée de traînées sanglantes.
Il s’en approcha dans l’intention évidente de lui retirer son masque.
“ Non, pas ça. Pas toi ! “ s’écria-t-elle en levant un bras comme pour l’empêcher de lui arracher son masque.
Le commissaire comme frapper par la foudre, resta paralyser. L’assistante ressentit très fort qu’un autre drame encore plus dramatique couvait. Elle retint son souffle.
“ Toi ! Ce n’est pas vrai ! Dis-moi que ce n’est pas toi ! “
La voix du commissaire était comme cassée. Il avança une main tremblante vers le masque et l’arracha. Le beau visage d’une femme brune apparut. Un cri de bête jaillit alors de la poitrine du commissaire.
“ Bernadette ! “
Boubacar demanda à l’inspecteur Dubois : “ C’est qui Bernadette ? “ “ Sa femme “ – fut la réponse désabusée de l’inspecteur.
“ Toi, mais pourquoi ? Pourquoi ? “ Continuait le commissaire.
Marguerite trouvait que c’était beau comme du Shakespeare.
“ Parce qu’ils ont tué mon amant. “ avoua sa femme toute honte bue.
“ Mais qui ! qui ! “ S’échauffa son mari dont le ton avait tendance à monter en crescendo.
“ Dédé la Sardine. “
“ Quoi, tu étais la maîtresse de ce salaud de truand. C’était toi qui le renseignais. Sale putain. “ Ajouta-t-il en levant la main.
“ Monsieur le commissaire, s’il vous plaît, un peu de tenue. “ Iris n’appréciait pas les gens grossiers et en plus les gens grossiers envers les femmes. Elle ressentait à ce moment là, une solidarité toute féminine.
“ Oh, vous ! Mêlez-vous de vos affaires, vieille bique ! “ Il rabaissa quand même la main levée.
Iris fut offusquée, mais ce n’était peut-être pas le moment, ni le lieu d’engager un débat sur la galanterie de la gente masculine.
La femme du commissaire sembla s’effondrer brusquement sur son blouson. Elle en retira sa main pleine de petites pilules vertes qu’elle avala d’un seul coup. Son mari la regardait trop bouleversé pour réagir. De toute façon, c’était une salope. Le métier reprenant le dessus, il lui demanda néanmoins.
“ Mais où l’as-tu rencontré ? “
Sa femme le regarda et comme pour s’en excuser déclara : “ Tu n’étais jamais à la maison, toujours à ton travail. Un jour en venant te voir au commissariat, j’ai rencontré Dédé. Nous, nous sommes revus et nous nous sommes aimés comme des fous. Je voulais divorcer et vivre avec lui, mais ils me l’ont tué. De ce jour là, j’ai juré de le venger en tuant ceux qui avaient commandité et ceux qui avaient exécuté. “
“ Mais comment tu faisais pour les obliger à avaler la drogue. “
“ Je l’intégrais dans des conserves de foies gras en leur disant que si ils ne les goûtaient pas, ma boîte ne me paierait pas, que j’avais une enfant à charge. Naturellement, ils étaient tous d’accord à la condition que je leur fasse une pipe pour commencer et ensuite la brouette japonaise. C’est comme ça que je les ai eu, en couchant avec eux. “
La voix du commissaire s’éteignit : “ Tu n’as pas couché avec tous quand même, c’est pas vrai. “ - un éclair lui vint - “ C’est pour ça que tu fermais les volets ? “
Gênés, aucun des adjoints du commissaire ne perdait une miette des aveux de la suspecte. Ils devraient en rendre compte dans leurs rapports. Naturellement, ils étaient abattus pour lui tout en sachant qu’une telle chose pourrait aussi bien arriver dans leurs ménages, la sérial killer en moins peut-être. Encore qu’avec les femmes, nul ne pouvait être sûr.
“ Oui, j’ai fait l’amour avec tous. “
“ Mais tu en as tué plus d’une dizaine, tu n’as pas couché avec tous quand même ? “
“ Si, mon chéri, et il y en a d’autres que vous n’avez pas encore trouvé. Y’en a quelque uns qui m’ont fait l’amour comme des dieux et c’est encore plus bon quand tu sais qu’ils vont mourir. Pas comme toi, tu te souviens quand tu me prenais et que tu t’endormais aussitôt après. “
Les inspecteurs se sentirent un peu embarrassés, mais le réflexe professionnel fut le plus fort et ils demeurèrent pour écouter la suite.
“ T’es une belle salope quand même. “
Iris se crut encore obliger d’intervenir.
“ Monsieur le commissaire, votre femme est en train de mourir. Elle vient d’avaler un poison “.
Il reprit néanmoins l’interrogatoire.
“ Ca n’empêche, c’est une belle salope. “
“ Mais dis-moi, pourquoi tu as joué ce jeu de piste. “
“ Je voulais avoir quelqu’un sous la main pour lui faire endosser toute la responsabilité “ - elle regarda de ses yeux déjà voilés par la mort, les deux mamies - “ je les aurais tuées après mon dernier meurtre et j’aurais fait accuser les gamins. C’est pour ça qu’ils devaient me suivre à la trace, il fallait qu’ils restent à ma main. “
Boubacar eut peur qu’elle ne parle d’argent et intervint aussitôt : “ Y’a qu’une camée pour avoir des idées comme ça. “
Le commissaire sentit lui aussi le danger et détourna le discours de sa femme par une autre question.
“ Mais tous n’étaient pas des trafiquants, pourquoi les avoir tué ? “
“ Il fallait qu’on croit aux actes d’un fou. Parmi eux, il y aurait simplement eu des trafiquants. Personne n’aurait pu remonter ni à Dédé, ni à moi. “
“ Mais comment as-tu eu le courage ? “ - puis il se reprit - “ je veux dire ce monstrueux sang-froid de tuer ? “
“ Dédé m’a appris à aimer l'héroïne et le crack. Je suis complètement accro, grave. C’est la drogue qui m’a donné le courage d’aller jusqu’au bout et l’humour aussi. “
“ L’humour, mais quel humour. “
“ D’en tuer un et de fabriquer une histoire autour, en choisissant n’importe quel célibataire infatué de lui même dans les rues choisies. C’est en me piquant que l’idée m’est venue, en me piquant et en regardant les films sur M6. “
“ Droguée, mais comment j’ai pu ne pas m’en apercevoir ? Tu étais à la maison tous les jours quand je revenais.“
“ C’est la drogue qui m’a aidé à continuer à faire l’amour avec toi, il fallait toujours que je me pique avant. “ - son visage se tourna alors vers lui, son corps se tendit, sa main le chercha, aveugle, et elle eut ces mots définitifs - “ Tu n’a jamais rien valu au lit, mon pauvre chéri. “
Là, les inspecteurs se sentirent gênés, gênés, à ne pas savoir où se mettre. Sous l’insulte publique à sa virilité le commissaire eut un dernier cri.
“ Salope, sale camée ! “
Justement, la salope émit un hoquet, de la bave apparut à la commissure de ses lèvres et elle s’évanouit.
Marguerite complètement traumatisée par cette formidable histoire d’amour, réagit immédiatement.
“ Il faut appeler les ambulances, elle est en train de mourir. Vous ne pouvez pas la laisser mourir ! “ Aucun des hommes présents ne réagit comme figés dans une solidarité, une solidarité d’hommes effrayés par le gouffre qui venait de s’ouvrir sous leurs pieds sur le mystère de l’âme féminine.
Devant le peu de réaction de la gente masculine, elle émit plus faiblement : “ C’est quand même un être humain. “
“ J’appelle police secours. “ décida Iris.
“ Mais la police, c’est nous. “ fit faiblement l’inspecteur Dubois.
A leurs pieds, agitée de hoquets de plus en plus violents la femme du commissaire Letourneur entrait en agonie comme certaines entrent en religion.
“ Il faut faire quelque chose, elle meurt. “
Iris et Marguerite, choquées, considéraient les hommes immobiles.
“ Max, Ahmed, Bouba ! “
Les garçons contemplaient d’un air intéressé le plafond. C’était quand même la meurtrière de plus d’une dizaine de personnes. Boubacar montra du doigt Rayenari qui léchait consciencieusement un des pieds nu de la donzelle sur lequel une mare de sang avait coulé. Décidément ce chat aimait la viande rouge. Boubacar n’en fut même plus choqué, après tout ce monde était cinglé. Un chat cinglé de plus ou de moins, la belle affaire.
Outrée Marguerite alla récupérer son chat chat.
“ Vilain minou, tu vas attraper des microbes. Excusez-le, voulez-vous. “
Mais ses excuses s’adressaient désormais à un cadavre, la femme du commissaire venait de rendre le dernier soupir. L’inspecteur Dubois posa alors une main amicale sur l’épaule de son supérieur.
“ Votre femme est morte, monsieur le commissaire. “
Celui-ci prostré dans sa douleur de cocu ne se rendait plus compte de rien.
“ Morte, mais pourquoi morte ? “
Et soudain, la pleine conscience de l'événement sembla le frapper, sinon l’achever. Il recula comme assommé. Recula tellement qu’il finit par s’affaler sur le canapé ou plutôt sur le cadavre à demi nu de l’homme. Tous les inspecteurs se précipitèrent pour le relever et l’asseoir dans un des fauteuils du salon.
“ Avec lui aussi, vous croyez qu’elle l’a fait ? “
Les inspecteurs se détournèrent embarrassés. Mais la braguette ouverte du pantalon du cadavre ne laissait planer aucun doute. Il était cuit le commissaire, complètement lessivé. Le ciel et l’univers lui étaient tombés sur la tête et il n’allait pas s’en relever de longtemps.
“ Pauvre mec. “ fut l’oraison funèbre de Boubacar.
Max qui jusqu’à présent était resté silencieux alla trouver l’inspecteur Dubois.
“ Bon, inspecteur, c’est pas que l’on s’ennuie, mais nous allons vous quitter. “
L’inspecteur le regarda sans comprendre.
“ Nous quitter, mais il n’en est pas question, vous êtes des témoins dans une affaire criminelle. “
Son intervention eut le don de réveiller le commissaire.
“ Un instant Dubois. “
Le ton autoritaire subjugua son adjoint.
“ Oui, monsieur le commissaire. “
“ Lejeune, promettez-moi de ne pas parler dans votre article de tous les amants de ma femme. Dédé la sardine vous suffira amplement. Ne rajoutez pas à la douleur d’un homme à terre et je vous promets que l’on oublie votre existence et celle de vos amis dans toute cette affaire. Vous me le promettez ? “
Lejeune n’eut pas à réfléchir beaucoup pour accepter la proposition. Il avait plus à perdre à laisser les flics mettre leur nez dans leurs affaires communes et après tout il aimait bien Letourneur.
“ Affaire conclue, commissaire. “
“ Mais monsieur le commissaire. “ intervint Dubois.
“ S’il vous plaît Dubois et vous messieurs. Ma carrière est foutue. Après une histoire pareille, ils m’obligeront à partir. Imaginez la femme du commissaire Letourneur dans le rôle du sérial killer le plus recherché de France. Je suis fichu, alors je vous demande de ne pas en rajouter, de ne pas achever un homme à terre et de me laisser partir avec ce qu’il peut me rester d’honneur et non dans la dérision. Je vous en conjure messieurs, ne m’obligez pas à vous en supplier. “
Là, les inspecteurs étaient très embêtés et encore plus embêtés devant cette douleur sincère d’un homme qui de plus avait toujours été leur supérieur respecté. Ils se regardèrent indécis.
La tension montait dans la pièce, devenant palpable au fur et à mesure que les secondes passaient. Marguerite serra ses poings sur son petit coeur qui battait la chamade. Elle était là, témoin, de la plus tragique histoire d’amour qui n’eut jamais été. Elle en était sûre. Dans sa tête, l’air romantique du film “ Autant emporte le vent. “ retentit et elle eut la vision du capitaine Red Butler embrassant passionnément la belle Scarlett O’Hara avec leurs silhouettes se découpant sur un grandiose coucher de soleil .
L’inspecteur Dubois émotionné comme une jeune donzelle à la veille de perdre son pucelage s’éclaircit la voix pour annoncer le verdict fatal.
“ Nous sommes d’accord, monsieur le commissaire. “
“ Appelez-moi, Jean, Dubois, désormais, je ne suis plus commissaire. Mais un simple citoyen. Je vais rentrer chez moi, Lejeune m’accompagnera“ Il prit un air solennel en se redressant - “ Je m’y tiendrais à la disposition de la justice. Au revoir messieurs, ce fut un honneur de servir la police en votre compagnie. “
Les inspecteurs les larmes aux yeux s’avancèrent chacun à son tour pour lui donner une franche et virile poignée de main. Tout à la cérémonie, ils ne prêtèrent pas attention à Ahmed qui ayant récupéré discrètement une mallette se dirigeait non moins discrètement vers la sortie.
Max ayant repéré son manège, fit signe à Boubacar et aux deux mamies de le rejoindre pour mieux la dissimuler aux yeux perspicaces des policiers indiquant qu’il se chargeait de la diversion.
“ Messieurs, c’est vraiment beau ce que vous faites. Laissez moi vous serrer la main à mon tour. “ Et de secouer chaque main comme un prunier.
“ Venez maintenant, monsieur le commissaire, je vous ramène chez vous. “
Il entraîna le commissaire qui se laissa faire comme un enfant mais voulut quand même marquer un arrêt devant le cadavre de sa femme.
“ C’était une franche salope, mais je l’aimais. “
L’inspecteur Dubois sentit poindre une larme dans sa face burinée par les alizés de Bretagne. Il poussa Lejeune dans le dos afin de précipiter le mouvement se sentant prêt de fondre en larmes.
“ Allez-y, nous nous occupons de tout. “
Max ne se le fit pas redire et une fois sur le pallier referma doucement la porte de l’appartement. Celle-ci fermée, le commissaire se redressa, reprenant brusquement goût à la vie.
“ Bon, maintenant, Max, il s’agit de se dépêcher. Il faut régler nos petites affaires avant que la presse me tombe dessus. Après, je ne pourrais plus bouger avant que tout se calme. “
Curieux, Max lui demanda. “ Mais vous saviez que c’était elle ? “
“ Oui, mon petit Max, j’avais fini par comprendre. Une fois, je les ai surpris au cours d’une filature sans qu’ils s’en doutent, elle et Dédé la Sardine. Au début quand les meurtres ont commencé, je n’étais pas sûr, mais une fois je l’ai suivie et le soir même j’avais un cadavre sur les bras. Qu’est-ce que vous vouliez que je fisse, que je la dénonce. Après tout, elle nettoyait les écuries d’Augias. Ces salauds avaient projeté d’écouler plusieurs dizaines de kilos d’héroïne sur Paris. L’argent devait servir à payer les trafiquants colombiens. Nous étions au courant mais la loi nous liait les mains. Heureusement que c’est mon service qui a eu à s’occuper de l’affaire, je pouvais faire le ménage en même temps que l’enquête. C’est lors d’un de ces nettoyages après son passage qu’il m’est arrivé de récupérer une mallette. J’ai tout de suite compris l’intérêt que je pouvais en retirer. C’est à l’une de ces occasions que je vous ai repéré. Après tout, pourquoi, nous aussi, nous n’en profiterions pas. N’est-ce pas mon cher Lejeune ? “
“ Je suis tout à fait d’accord avec vous commissaire. Moi aussi, j’en ai marre d’être un pigiste à la petite semaine payé à coup de lance pierre par mon journal. “
“ Très bien penser, Lejeune, mais maintenant, il faut savoir ce que l’on va faire avec ce fric, c’est pour ça que nous avons besoin des deux mamies. J’espère que vous avez pris un rendez-vous pour ce soir ? “
“ Ne vous inquiétez pas commissaire, nous allons les rejoindre. Il devrait y avoir des taxis en maraude boulevard Blanqui. “
Pour une fois, le lieu du rendez-vous était le petit studio des deux mamies, rue de la Grange aux Belles. Iris avait mis les plats dans les grands, plats de viandes froides, salades composées diverses, jus de fruits, bières pour les hommes et gâteaux à foison. Tout cela commandé chez le traiteur du coin et payé rubis sur l’ongle. Elle avait préparé les comptes qui s’alignaient en colonnes soignées sur des pages de cahiers d’écoliers. Tout y était, les placements, les divers comptes courants à l’étranger et un empilement de bons du trésor. Elle était prête à leur parler du projet qui elle en était sûr allait attirer tous les suffrages.
Ahmed et Boubacar, tranquillement assis, sirotaient leur bière en attendant le commissaire. Pour détendre l’atmosphère Boubacar crut intéressant de sortir sa science.
“ Tout ça me rappelle une histoire de mon pays.“
“ Ah, oui. “ - dit Marguerite intéressée en venant s’asseoir en leur compagnie - “ Racontez-nous ça Boubacar. “
“ Enfin, pas de mon pays, mais d’un pays d’Afrique, le Mali. “
“ Iris, viens, Boubacar va nous raconter une histoire de son pays. “
Celle-ci vint les rejoindre pour écouter le récit de Boubacar. Celui-ci commença :
“ Voilà, vous savez que ma famille est une famille de griot. “
“ Ah bon, te voilà griot maintenant “ - se moqua Ahmed.
“ Parfaitement griot. De toute façon, tu connais rien à l’Afrique noire, alors, je vois pas pourquoi tu parles. Mais si tu veux raconter l’histoire à ma place. Te gène pas, vas-y. “
“ Non, non, allez-y, Boubacar. “ - protesta Marguerite.
“ Bon, d’accord. C’est bien pour vous faire plaisir. Alors voilà. Il y a longtemps, plus longtemps que peut garder la mémoire de nos vieux, au confins des plaines du Mali, aux limites du désert, dans une forteresse isolée vivait une belle reine noire. La reine Sadio. Elle vivait là, entourée d’une armée d’hommes triés sur le volet pour leurs bravoures et leurs beautés. Partout, dans les royaumes aux alentours le nom de la reine semait la crainte et la terreur. Ses soldats soumettaient par le fer et le sang les peuples environnants. Mais, c’est dans les rangs de ses soldats que la crainte et la peur régnaient le plus. En effet, elle avait pour habitude de choisir ses amants parmi eux. Celui qui osait refuser l’amour de la belle reine était décapité sur le champ. Mais, en acceptant, l’heureux amant, heureux parce que la reine était plus belle que le jour, savait que de toute façon, il allait mourir. Très peu choisissaient la mort immédiate. Après tout, la mort dans les bras de l’amour restait malgré tout préférable. “
“ Mais pourquoi devaient-ils mourir malgré tout ? “ - demanda Iris.
“ Parce que la reine, pour l’accomplissement de l’acte sexuel se faisait poser des ongles d’aciers extrêmement aiguisée imprégnés de poison. En fait, elle prenait son plaisir en lacérant le dos de son amant pendant qu’il la possédait. Non seulement, il mourrait déchiqueté, mais aussi empoissonné. “
“ Quelle horreur ! “ - firent de concert les deux mamies.
“ Vous voyez, comme la femme du commissaire, la reine Sadio atteignait le summum du plaisir lorsqu’elle percevait les spasmes d’agonie de son amant. “
“ En somme, des femmes mantes religieuses. “ - résuma Ahmed - “ Pourquoi pas après tout. Le propre de l’homme n’est-il pas d’être pervers. En tout cas, vous avez l’air d’être fasciné par cette histoire, madame Marguerite. “
Marguerite, toute songeuse, les yeux légèrement troubles, répondit légèrement honteuse.
“ C’est vrai, Ahmed. Un moment, je me suis imaginé à la place de la reine Sadio. “
“ Et alors ? “
“ Et alors, ce n’était pas si mal. “
La sonnerie de la porte d’entrée annonçant l’arrivée de Max et du commissaire les interrompit. Les deux copains furent quand même surpris de le voir en si bonne forme et en ressentirent une certaine méfiance. Avec un flic après tout, on ne savait jamais. Au contraire, les deux mamies lui firent un accueil chaleureux, pour elles, le pauvre resterait à jamais le héros d’une tragédie digne de l’antiquité.
“ Qu’est-ce que vous désirez faire monsieur le commissaire, manger d’abord ou discuter affaire ? “
“ Si, cela ne vous dérange pas, appelez moi Jean. Et si cela ne vous dérange pas également, je préférerais manger d’abord, toute cette affaire m’a creusé l’appétit. “
Les deux mamies admirèrent son sang froid. C’était là, un homme sur lequel on pouvait compter.
XIV
Une heureuse conclusion.
La mer d’un bleu turquoise brise ses vagues d’écumes sur le sable éclatant d’une plage de l’île de la Barbade dans la mer Caraïbes. C’est le lieu privilégié parmi des milliers d’autres qu’à choisit Iris. Le nom l’a enchanté, elle ne sait pas pourquoi, peut-être à cause de la similitude avec le mot Barde, le musicien des anciens celtes et compagnons des elfes. En tout cas, c’est l’île où se trouve l’hôtel les pieds dans l’eau qu’elle a persuadé ses amis d’acquérir. Un placement d’avenir selon elle à prix compétitif et avec à terme une forte potentialité d’accroissement de la valeur due à une conjoncture économique en expansion dans le bassin caraïbe. Bref, pour ses amis qui ouvraient des yeux en bille de loto devant son discours, le tourisme allait se développer fortement dans les vingt années à venir. Pour emporter l’adhésion générale, elle annonça un prix leur permettant de mettre de côté de quoi se fournir largement en porte feuille d’actions spéculatives sur les marchés boursiers. Là, il faut dire qu’elle s’avançait un peu dans la témérité, ne connaissant pas grand chose encore des mécanismes des marchés boursiers. Mais rassurés par la perspective de ne pas mettre tous les oeufs dans le même panier, ses compagnons acceptèrent l’idée de vivre la dolce vitae loin des bruits et des fureurs des grandes villes. Surtout qu’à Paris, le milieu accumulant les cadavres suite à des règlements de compte généralisés, mieux valait se mettre au vert relativement rapidement.
Iris put donc sans crainte annoncer qu’elle avait déjà acheté l’hôtel et leur déclarer qu’ils en étaient les heureux propriétaires à part égal. Ils trouvèrent la manière cavalière, mais Iris leur montra les comptes qu’ils finirent par approuver.
“ Cependant, “ - déclara Iris - “ Je pense qu’il vous reste de l’argent. Il serait plus honnête de le mettre dans le pot commun. “
Le commissaire et Max, n’hésitèrent pas, ils annoncèrent la somme exacte. Pas la peine de jouer au plus fin en se mettant des bâtons dans les roues, ils avaient trop à perdre dans l’histoire. Max remettrait les mallettes à Iris. Une fois la question des finances réglées, celle-ci sortit les photos de l’hôtel avec sa plage de sable blanc bordée d’une cocoteraie. Elle sortit un plan des terrains aux alentours, de ceux à vendre jouxtant la propriété, de ceux dont ils pourraient faire l'acquisition pour y construire une piscine et des terrains de jeux pour les adultes et les enfants. Elle rejeta l’idée d’un golf avancée par Boubacar, comme trop onéreuse et pouvant attirée l’attention de gens males intentionnés susceptibles de désirer récupérer un lieu dévolu à une clientèle huppée. Elle mit tant d’entregent à expliquer son affaire qu’à nouveau elle emporta la décision générale. Le commissaire se félicita d’avoir suivi son intuition, Max mit fin in petto à sa carrière de pigiste et nos amis Ahmed et Boubacar se virent conduisant une grosse voiture remplie de filles soumises, aimantes et peut-être nues aussi.
Il fut décidé qu’à part le commissaire bloqué par la tragique affaire, ils partiraient le plus rapidement possible. Ils ne mirent que quinze jours pour faire leurs adieux à leurs entourages respectifs, obtenir les visas et prendre leurs billets d’avion. Et vogue la galère.
Arrivés à la Barbade, ils constatèrent que l’hôtel n’était pas en si bon état que ça, mais personne n’en fit reproche à Iris. Le paysage magnifique compensait largement la déception. Ils retroussèrent simplement leurs manches et se mirent à l’ouvrage.
Six mois après leur arrivée, un hôtel de classe international ouvrait ses portes. Dès l’inauguration la clientèle afflua assurant la viabilité de l’affaire. Neuf mois plus tard, l’affaire était lancée.
Et ce fut également neuf mois plus tard que monsieur le commissaire Letourneur annonça son arrivée. Il lui avait fallu tout ce temps pour se sortir en plus ou moins bon état des mains des paparazzis et d’une justice clémente pour un malheureux veuf. Après tout, ce n’était pas lui qui avait massacré, mais sa femme et ses états de service faisaient foi de sa probité.
La malheureuse était morte avant d’avoir pu avoué où étaient dissimulées les importantes sommes d’argent subtilisées. Nul ne pensa à soupçonner le veuf humilié dans sa chair et dans son honneur. Même le milieu respecta la douleur de l’homme et finit après qu’une vingtaine de cadavres furent retrouvés ça et là à passer les sommes disparues par perte et profit. L’épreuve avait été difficile, mais monsieur le commissaire Letourneur s’en tira avec honneur à la grande fierté de tous ses collègues qui à l’occasion de son départ du service lui offrirent un pot d’adieu. Le commissaire quitta la France satisfait au fond. Il avait aimé sa femme, c’est vrai, mais elle n’en avait été pas moins une fière salope. Derrière lui, quand il prit l’avion, il ne laissa aucun regret
L’hôtel Lapérousse, telle était le nom bien français qu’Iris et Marguerite avait choisi. Au début, elles avaient penché pour Rayenari Hôtel, mais Boubacar avait fermement protesté. Lapérousse annonçait une cuisine française de qualité qu’un chef cuisinier spécialement embauché à Paris prodiguait à une clientèle nord américaine friande de plats en sauce. Pour l’heure nos amis se prélassaient dans des chaises longues sur la plage, protégés du soleil par de larges parasols. Dans le pays, les mamies passaient pour de riches françaises dont le bon coeur les avait poussé à adopter deux enfants français l’un d’origine maghrébine, l’autre africaine. Si les garçons gardaient leurs noms, c’est que ces braves femmes n’avaient pas voulu les couper de leurs familles biologiques. En entendant cette histoire, les grassouillettes et riches clientes ne manquaient pas de verser une larme qu’elles auraient bien aimé verser appuyées sur l’épaule de ces pauvres petits. Malheureusement, avertis par de précédentes expériences, ils prenaient la fuite dès que des mamies s’épanchaient dans les confidences.
Pour le moment, ils étaient tranquillement allongés sur leurs chaises longues attendant l’arrivée de leur ami Jean que Max avait été cherché à l’aéroport.
Dans l’équipe, Iris jouait le chef.
“ Dis-moi Boubacar, tu t’es occupé de préparer les pavillons pour le groupe qui nous vient du canada ? “
“ Y’a pas de problème Iris, tout est prêt. J’ai prévenu le service cuisine que ces messieurs dames désiraient leurs petits déjeuners au lit. On leur fait la totale “.
“ Bien, et pour l’arrivée de Jean ? “
“ Le grand jeu, caviar, foie gras, langoustes, fruits de mer, et pour finir viandes froides. “
“ Très bien, mais tu supprimeras le foie gras, cela pourrait lui rappeler de mauvais souvenirs. “
Boubacar eut un sourire.
“ C’est vrai, tu as raison, j’avais complètement oublié. “
“ C’est normal, je suis là pour que tu n’oublies pas. “
“ Je sais, d’ailleurs, nous avons invité nos amies pour le repas et nous leur avons demandé d’inviter Esmeralda, tu sais la jolie métisse. “
“ C’est une bonne idée, comment va-t-elle ? “
“ Très bien et comme elle n’est pas farouche, elle ira très bien pour le repos du guerrier de Jean, en plus elle parle français. “
“ Combien elle prend ? “
“ 150 dollars la nuit, ce n’est pas excessif. “
“ Elle n’a pas de maladie, au moins. “
“ Rien ! Makesh, nous lui avons fait faire des analyses en début de semaine. “
“ Bien, elle fera parfaitement l’affaire. “
“ Autre chose ? “
“ Non Bouba, merci. “
Marguerite, mollement étendue, un éventail dans la main s’enquit d’une voix mourante.
“ Quelle chaleur, mais à quelle heure doit-il arriver ? “
“ Il devrait être là incessamment bientôt. L’avion a atterri à quatre heure moins le quart, le temps de passer la douane, il va arriver “ - Ahmed regarda sa montre rollex plaqué or. « Maintenant ! “ dit-il.
Comme pour lui donner raison, une magnifique mercédès décapotable fit entendre son klaxon. Max était de retour. Une nuée d’employés s’empressa pour leur ouvrir les portes et sortir les bagages de la voiture. Le commissaire Letourneur fut favorablement impressionné.
“ Allons accueillir notre associé. “ suggéra Marguerite.
Ils se levèrent de concert pour se diriger vers l’accueil.
“ Iris, Marguerite. “ - s’exclama le commissaire en les apercevant. Il leur colla deux bises affectueuses sur chaque joue et salua les deux garçons. “
“ Alors, les garçons, la vie est belle. “ - Il regarda la plage autour de lui - “ C’est magnifique, en effet. Je loue votre esprit d’initiative Iris. L’endroit est vraiment superbe. “
“ Nous avons prévu une petite fête pour votre arrivée Jean. “
“ Charmante intention, je vous en remercie tous. Je crois que je le mérite, je dois dire que j’en ai bavé à Paris. Mais tout cela est terminé. La vie reprend ses droits, n’est-il pas vrai mes amis ? “
“ Vous avez raison, faisons table rase du passé. Ici, une nouvelle vie s’ouvre à nous. J’espère que vous avez faim, Jean ? “
“ Je dévorerais un éléphant, mais il n’y en a pas dans ce pays. “ ajouta-il en riant.
“ Un éléphant certainement pas, mais une sirène sûrement. Jean, permettez-moi de vous présenter Esmeralda. “
Une jeune femme au visage agréable s’approcha de lui. Pulpeuse à souhait, elle souriait de toutes ses belles dents blanches.
“ Bonjour monsieur Jean. “
Subjugué, le commissaire se courba élégamment pour lui faire un baise main. La jeune femme toute émoustillée se trémoussa. Letourneur qui avait dû faire ceinture depuis les derniers mois, ressentit au contact de sa petite main potelé le spasme du noyé contemplant une bouée hors de portée. Pour dire qu’il avait furieusement envie d’annuler le repas, mais il n’osa pas et dissimula de son mieux cette soudaine montée d’adrénaline. D’un pas chancelant, il se dirigea avec eux vers une table où onze couverts avaient été placés. Ahmed et Boubacar le prirent chacun par un bras, inquiets.
“ Ce n’est rien mes amis, la joie d’être avec vous. “
La jeune femme alarmée glissa un mot en créole à l’oreille de Boubacar après qu’ils eurent installé confortablement le commissaire.
“ Tu es sûr qu’il est encore vert, ton vieux. “
“ T’inquiète. “- lui répondit-il - “ il est riche comme Crésus. Conclusion sans appel qui eut le don de faire réapparaître le sourire sur le joli visage d’Esméralda. En prime, elle lui accorda une oeillade assassine avant de venir s’asseoir à ses côtés. Quel beau pays, pensa celui-ci, je sens que je vais m’y plaire. La nuit tombant brutalement le surprit. Il regarda sa montre qu’il avait eu la précaution de régler à l’heure locale et constatant qu’elle marquait 18 heures, fit part de son étonnement.
“ C’est toujours comme ça dans les caraïbes, nous sommes sous le tropique du capricorne, ne l’oubliez pas. Tous les jours la nuit tombe à 18 heures. Vous verrez vous vous habituerez. “
“ Ne vous inquiétez pas Iris, je suis tout disposé à m’habituer à tout comme vous dites. Le passé est derrière moi à présent et je compte bien profiter des années qui me restent. “
Les garçons de salle apportèrent le seau à champagne, champagne millésimé comme il se doit. Letourneur se sentait de mieux en mieux. La vie, après toutes ces années de dur labeur, s’ouvrait enfin à lui.
“ Mais dites-moi, nous ne sommes que six, attendons-nous des invités ? “
Ahmed et Boubacar se levèrent.
“ Oui, nos fiancées et celle de Max. Justement, elles doivent déjà nous attendre. Nous serons de retour dans une minute. Commencez sans nous. “
Letourneur vit l’un se diriger l’un vers une magnifique Alpine décapotable et l’autre vers une porche rutilante. Il émit un sifflement d’admiration.
“ Pas mal. Ils ont pris de l’assurance nos garçons. “
“ Oui. “ - dit négligemment Marguerite - “ Ils sont assez cotés. Ils ne comptent plus leur succès féminin. De temps en temps, ils emmènent leurs conquêtes à Fort de France en Martinique. Mais, il faut dire qu’ils ont travaillé dur pour que nous en arrivions là, n’est-ce pas Max. “
“ Oui, comme nous tous d’ailleurs. Il est normal que nous puissions en profiter un peu, comme Jean après tout ce qu’il a dû endurer. “
A ce moment, une belle femme s’approcha de leur table. Max se leva pour l’accueillir et lui posa sur les lèvres un long baiser langoureux.
Devant le regard d’interrogation du commissaire, Iris se pencha vers lui pour le renseigner discrètement.
“ Une belle femme, n’est-ce pas ? Elle est la fille d’un riche commerçant libanais. Ils doivent se marier le mois prochain. “
Lorsque le couple se rassit, que Max eut présenté sa fiancé Aïsha, le commissaire présenta ses félicitations au couple alors que sous la table la cuise d’Esméralda se faisait insistante. Quel beau pays, repensa in petto le commissaire.
Le métier reprenant le dessus, il demanda.
“ Tu ne m’en voudras pas d’insister Iris, mais il reste, si l’on compte les fiancés de nos jeunes amis, trois places seront vides. “
“ Des relations. “ répondit-elle énigmatique.
Un coup d’oeil discret de Max lui fit comprendre qu’il fallait mieux ne pas trop insister. Satisfait en tout cas, il siffla sa flûte de champagne et en resservit à sa voisine qui émit un couinement cristallin en se penchant sur son épaule.
“ Grand fou, vous voulez me faire boire. Savez-vous que je ne sais plus ce que je fais après. “ Susurra-t-elle à son oreille tout en accentuant la pression de sa cuise. Le commissaire sentit une main se poser sur la sienne. D’un seul coup, il eut trop chaud.
A ce moment, les vrombissements des moteurs des grosses cylindrées annoncèrent le retour d’Ahmed et de Bouba. La première bouteille de champagne venait d’être terminée, ils arrivaient pour la deuxième tournée. En voyant en quelle compagnie, les deux garçons arrivaient Letourneur en eut l’estomac bloqué. Deux magnifiques créatures s’avançaient en souriant le corps serré collé à celui de leur chevalier servant. Décidément, c’est Byzance, pensa-t-il. L’une s’appelait Sandia, l’autre Carolina. N’osant se lever de crainte de révéler son émotion désormais trop visible, les doigts de la belle Esméralda ne le lâchant plus, il leva son verre pour porter un toast.
“ A vos amours. “ Lança-t-il en direction des jeunes couples.
Ils trinquèrent dans un joyeux brouhaha. Marguerite leva à son tour son verre.
“ A notre ami Jean et à ses amours. “
Le commissaire s’imaginant que tous avaient deviné son état proche de l’Ohio rougit comme un gamin pris en faute. Tous crurent que seule l’émotion du moment le terrassait et s’inquiétèrent.
“ Non, ce n’est rien, la joie d’être avec vous. “
Esméralda qui était à sa quatrième coupe de champagne lui glissa à l’oreille.
“ Qu’est-ce que tu as mon minet, tu veux que ta Esmeralda s’occupe de toi ? “
Letourneur sentit la syncope pointée. Quel dommage, mourir si près du but, pensa-t-il tristement. Il fut sauvé par l’arrivée des garçons de salle apportant les plateaux de fruits de mer. Sa voisine délaissant son entre cuisse se mit à engloutir les coquillages les uns après les autres à la vitesse d’un rayon laser.
Le repas fut agréable et arrosé des meilleurs vins blancs que la douce France ait pu produire. Les fiancées d’Ahmed, Max et Boubacar riaient avec Esmeralda des plaisanteries que ceux-ci leur lançaient dans leur mauvais créole. L’ambiance était à la joie et au bonheur de vivre, pourtant deux sièges restaient obstinément vide alors que le repas allait aborder la ligne droite du fromage. Il osa alors et posa discrètement sa main sur la cuise de sa voisine. Celle-ci lança une plaisanterie que mêmes les hommes comprirent. Il y eut un éclat de rire général.
“ Qu’est-ce qu’elle dit. “ interrogea Letourneur.
Max lui répondit en riant : “ Que tu bandes comme un taureau. “
Le commissaire rougit derechef en plongeant le nez dans son assiette, mais sa main accentua sa pression sur la cuise de sa voisine.
Le repas tirait presque à sa fin lorsque deux jeunes hommes se présentèrent, deux jeunes noirs sculptés comme des statues antiques. Ils saluèrent la tablée d’un signe de tête et vinrent s’asseoir, pour l’un à côté de Marguerite, pour l’autre à côté d’Iris. En réponse au regard surpris du commissaire, Max lui fit signe d’ignorer l'événement. Les garçons de salle se précipitèrent pour présenter les plateaux à déserts aux nouveaux arrivés. Une nouvelle bouteille de champagne fut ouverte spécialement pour eux. Ils mangèrent aussi discrètement qu’ils burent, sans échanger la moindre parole avec le reste des convives et cela jusqu’à la fin du repas. Ce qui ne sembla pas troubler la compagnie qui continua joyeusement à débattre comme si le silence des deux convives ne les concernait en rien. Le commissaire étouffa ses questions la main carrément sous la jupe de sa coquine voisine. Sa santé s’améliorait de minute en minute bercé par les roucoulements d’Esméralda et l’alcool s’accumulant.
Iris et Marguerite se levèrent. Les statues antiques se précipitèrent pour écarter leurs sièges.
“ Jean, vous nous excusez, mais nous avions une soirée prévue. “ lui dit Iris avec un charmant sourire.
Le commissaire faillit se lever pour les saluer, mais se rappelant heureusement son état, demeura assis n’ayant à leur adresse qu’un sourire niais.
Les deux mamies, la démarche souple, s’éloignèrent avec chacune à son bras un don juan tropical. A leurs côtés et vue de dos, elles ressemblaient à deux poupées fragiles. Leurs robes bariolées et froufroutantes jetaient comme des feux à la lumière vive des lampadaires. On aurait dit deux reines majestueuses se retirant aux bras de leurs fiers chevaliers.
Le commissaire se secoua, elles avaient quand même plus de soixante piges, les reines. Curieux, il interrogea ses compagnons :
“ J’ai raté une partie du film ? “
“ Pas du tout, Jean. Elles vivent leurs vies. Après tout il n’est jamais trop tard pour une femme de rêver pouvoir rattraper le temps perdu. Elles y mettent le prix, c’est tout. Remarque qu’ici, les prix sont modestes, faut reconnaître. “
“ Elles ne font ni plus, ni moins que les touristes qui viennent ici et racolent les petits jeunes du coin. Tu verras par toi même demain matin, les américaines en chaleur. “ Compléta Ahmed.
“ Ah, bon. “
Décidément Letourneur allait devoir se mettre à la page. Si ce n’était pas du tourisme sexuel c’est qu’il avait dû manquer un biberon quand il était petit.
“ Mais, elles avaient pas un chat, si je me souviens bien ? “
“ Si d’ailleurs le voilà. “ dit Boubacar en indiquant le chat chat qui se promenait non loin de là du côté de la cocoteraie. En disant cela, Boubacar avait plongé la main dans la poche de sa veste pour en extraire un pistolet à crosse de nacre. Il se leva devant les yeux ahuris du commissaire et tira en visant chat chat. Le miaulement des balles autour de lui, fit déguerpir Rayénari à toute vitesse. Satisfait de lui Boubacar se mit à rire.
“ Et toc, pour chat chat. “
“ Arrête ! “ - lui fit Ahmed - “ Non seulement tu peux le blesser, mais tu risques de faire fuir la clientèle. Toutes les grosses, c’est des femmes à chat. Alors arrête de déconner. “
Le commissaire n’en revenait pas. Il s’adressa à Max, espérant qu’un brin de lucidité romprait la toile qu’il sentait se former autour de lui.
“ Mais vous avez pas peur que la police arrive ? “
“ La police ? Non, la nuit, elle ne sort pas de ses cantonnements. Elle doit croire que c’est un attentat terroriste. “
“ Un attentat terroriste ? “
Le commissaire se décomposait de minute en minute oubliant même sa main égarée sur la foufounette d’Esmeralda.
“ Oui, des attentats. Tu sais quand nous sommes arrivés, les marines américains venaient de virer à coup de pieds dans le cul, le précédent gouvernement communiste. Il y a ça et là, des noyaux de fidèles qui de temps en temps font péter une bombe pour marquer leur mauvaise humeur. Pas de quoi fouetter un chat, à part Rayenari bien sûr. “
“ Pas de quoi fouetter un chat ? Mais vous ne m’en avez jamais parlé. “
“ On voulait pas t'embêter, tu avais assez d’ennuis comme ça à Paris. De toute façon, t'inquiète pas “ - rajouta-t-il en désignant la fiancée de Boubacar - “ Bouba est avec la soeur du plus dangereux de leurs chefs. “
Les jeunes femmes qui ne comprenaient pas très bien de quoi il en retournait regardaient les hommes en silence. “ Et ça marche comme ça ? “ demanda le commissaire en hésitant.
“ Et ça marche comme ça. Rends toi compte toi même, l’hôtel marche, la clientèle marche. Ici ou dans les autres d’ailleurs. C’est l’Amérique ici, il faudra t’y faire. “
Perfidement, le commissaire feinta :
“ Et vous êtes pas branché avec la coca connexion au moins ? “
“ Non, sérieux, mais Iris à une affaire en route. Elle t’en parlera sûrement demain. “
Effondré Letourneur se dit qu’avec les femmes, il ne s’en sortirait jamais. Il se leva légèrement vacillant. “ Je vais me coucher. “
Esmeralda se leva aussitôt collant son corps chaud et bronzé à celui du commissaire. Elle lui souffla à l’oreille avec son accent espagnol à couper au couteau.
“ Grand fou, tu seras mon léopard, je serais ta jument. “ Manifestement il lui manquait du vocabulaire.
“ Peut-être seul. “ dit-il faiblement.
“ T’inquiète, on l’a payée d’avance. Elle tout à toi. “ précisé Ahmed.
Cette précision acheva Letourneur. Il s’en alla tanguant entre les tables, la pulpeuse Esméralda serrée contre son corps sans défense.
Ils le regardèrent s’éloigner.
“ T’es sûr que c’est une bonne. “ interrogea Max.
“ Sur ma mère. Y’a pas de problèmes. Je l’ai essayé avant de lui refourguer. “ assura Boubacar.
“ Vous croyez que ça ira ? “ demanda-t-il en désignant la silhouette du commissaire.
“ Ne t'inquiète pas. “ - le rassura Ahmed - “ Il s’y fera, comme nous et crois-moi, il en redemandera. “
“ J’espère, parce qu’avec nos mémés grenadine, on sait pas vraiment où on va, mais, ce qui est sûr, c’es qu’on y va tout droit. “
“ On a voulu l’aventure, on l’a - “ commenta Boubacar en serrant le corps somptueux de sa cavalière - “Après tout c’est mieux que la Goutte d’Or, pas vrai ? “
“ T’as raison mon frère. “ l’approuva Ahmed - “ Il fera commak où il retournera dans son deux pièces à Paris, les mémés grenadine n’ont pas besoin de caves autour d’elles. “
Et ce fut la seule oraison funèbre pour la vie de fonctionnaire honnête et sérieuse qu’avait mené jusqu’à présent un des fleurons de notre police judiciaire parisienne, le célèbre commissaire Letourneur.
FIN
lundi 7 décembre 2009
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